Culture | 07.01.2014

L’art est-il juste un divertissement?

Récemment, je discutais avec une amie sur le rôle de l'art et elle déclara: "Je suis contre la conception de l'art (musique, littérature ou cinéma) comme simple divertissement." Je demandais alors à  quoi servait donc l'art, elle répondit: "Ca sert à  secouer à  la tête!" Cet échange m'a poussé à  réfléchir sur le rôle de l'art... N'est-il pas une forme élevée de divertissement? N'est-ce pas parce que l'art nous distrait qu'il pousse à  nous "secouer la tête"?
La volonté de l'artiste et sa vision première ne sont que les premières Étapes dans la vie d'une Š“uvre.
Photo: Cornelia Billaudel / youthmedia.eu

L’art est une forme de divertissement, et c’est là  son rôle premier. C’est parce que l’on se divertit que l’on trouve du plaisir à  se « secouer la tête ». Pourtant, j’aimerais explorer ce sujet, enthousiasmé que je suis par les fruits de l’expression humaine quels qu’en soient les formes ou les goûts.

 

L’art est, à  mon sens, une forme d’expression particulière, qui sert à  explorer les recoins de la pensée et des émotions humaines. Cependant, sous sa forme personnelle la plus brute, et sans « éducation » ou habituation préalable, il reste uniquement accessible à  son auteur… (Qui n’a pas hoché la tête avec empathie devant l' »oeuvre » d’un proche?). Par contre, les courants artistiques successifs nous ont entrainés progressivement à  accepter et à  comprendre des manières de plus en subtiles (ou non) de communiquer des émotions ou des sentiments, et, dans l’idéal, de les susciter chez le spectateur, lecteur, auditeur… Cela dit, si la recherche du sens ne suscite pas un certain divertissement, quel est son intérêt ? Pour cela, il faudrait définir précisément ce qu’est un divertissement.

 

L’une des définitions du dictionnaire est la suivante: « Il signifiait autrefois occupation plus ou moins agréable qui détourne l’homme de lui-même et le fait sortir de lui ». Selon cette ancienne définition, le divertissement « détourne l’homme de lui-même ». Cela peut être interprété de différentes manières. Soit le divertissement écarte simplement l’homme de son quotidien et de la monotonie qu’il peut entraîner, en apportant une variété. Soit il s’agit de détourner son propre esprit et de le stimuler de sorte à  ce qu’il ne suive pas les courants de pensée habituels, mais qu’il soit effectivement « secoué », poussé dans ses retranchements ! Cela reviendrait à  dire que le divertissement nous permet d’explorer un inconnu. Il est vrai qu’en « consommant » de l’art, nous cherchons une opportunité de s’aventurer en terre inconnue. Pour cela, nous payons pour aller au cinéma, ou pour admirer des pièces de manière temporaire dans un musée, ou de manière plus pérenne en les achetant.

 

Plus un objet d’art est rempli de sens, plus longtemps on pourra s’y intéresser et lui découvrir de nouvelles facettes, même si celles-ci sont ignorées de l’artiste qui les a produites. Son esprit créatif valide parfois des idées ou des concepts dont la raison profonde lui échappe dans un premier temps, bien qu’il en devine la pertinence. L’inconscient dicte et la raison traduit, même si sa vérité est inintelligible. La personne qui « consomme » l’art a tout le loisir de le décrypter et d’en extraire ce qui lui plaît, ou ce qui sert sa vision de la vie. La volonté de l’artiste et sa vision première ne sont que les premières étapes dans la vie d’une Š«uvre, c’est sa présence et sa confrontation avec un public qui donnera un sens à  son existence. Selon Ralph Waldo Emerson, « All life is an experiment. The more experiments you make the better » (La vie est une expérience. Plus vous faites d’expériences, mieux c’est). La richesse d’une vie dépend de la quantité et de la diversité des expériences. Au contact de l’art sous ses formes les plus variées, nous voyageons, nous rêvons et nous expérimentons!

 

Mais revenons à  la question du divertissement. Toute vie nécessite une forme de divertissement, qu’il soit léger comme la majorité du contenu télévisé, ou plus intellectuel. Mais divertissement n’est pas synonyme, à  l’origine, amusement, mais plutôt de moyen de briser la monotonie quotidienne. Dans le cas de l’art, nous nous occupons à  explorer les recoins de son esprit, à  découvrir un sens et à  se « secouer » la tête. Cette activité peut se révéler plus ou moins plaisante, mais si elle nous rebutait complètement, est-ce que nous l’entreprendrions? Si cette activité nous apporte un certain plaisir, même s’il n’est pas immédiat, il s’agit donc d’un divertissement selon sa définition actuelle. Selon ce sens, l’art sans divertissement existe-t-il ? Si c’était le cas, qu’est-ce qui nous attirerait vers cet art ? C’est dans notre propre curiosité (ce merveilleux « vilain défaut ») que nous trouverons le meilleur des divertissements !

 

 


Guy Schneider a 29 ans et est étudiant en littérature anglaise et musicologie à  Genève.