Culture | 27.01.2014

Aso Mohammadi est “accro à  l’image”

Aso Mohammadi, estimé «l'un des meilleurs photographes de 2014» par le British Journal of Photography, est un étudiant de 23 ans à  l'ECAL de Lausanne. Il expose ses photographies aux Docks du 14 janvier au 28 février 2014. Rencontre.
"La photographie est une forme de thérapie contre l'ennui : je me lasse très vite des choses qu'on fait habituellement. Par conséquent, ma manière de travailler est très instinctive."
Photo: Joan Plancade L'utilisation du noir et blanc donne un côté dynamique et une "puissance" aux images d'Aso Mohammadi. © Aso Mohammadi

Vous êtes venu en Suisse à  l’âge de 5 ans depuis le Kurdistan. Quel a été votre parcours de vie jusqu’à  maintenant ?

Je suis plus précisément d’origine kurde, du Kurdistan iranien, car le Kurdistan englobe la Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak. Les Kurdes sont persécutés dans ces quatre pays et à  toutes les sauces. Puisque mon père était un opposant au régime islamiste d’Iran et travaillait avec l’ONU contre le pouvoir iranien en place de l’époque, nous avons dû fuir l’Iran. Nous nous sommes retrouvés dans un camp de réfugiés en Irak. Des suites d’autres répressions, nous avons dû fuir le Kurdistan irakien et nous sommes venus en Suisse. Je ne suis pas retourné en Irak jusqu’à  mes 15 ans. Et après ça, j’y suis retourné à  18 ans et à  21 ans : j’ai donc découvert ce pays adolescent.

 

Lorsque vous êtes allé en Irak pour la première fois, pensiez-vous déjà  faire de la photographie ?

Je voulais mémoriser les toutes premières images que j’avais de mon pays. Si je possède une petite sensibilité à  la rétine, c’est surtout par rapport à  mes origines.

 

De quelles origines parlez-vous ?

Mon père réalise des documentaires – d’ailleurs, ce soir, il film avec une caméra pour une télévision du quartier de la Bourdonnette – et il est également écrivain en langue kurde. Ma mère dessine et un de mes frères fait beaucoup de théâtre; il a joué au centre socioculturel de la Bourdonnette. On est une famille touche-à -tout et je pense que je me suis attaqué à  l’image parce que j’ai baigné dans une famille d’artistes.

 

Vous vous considérez comme un artiste ?

Je ne me considère pas à  vrai dire comme un artiste, mais plutôt comme un photographe artisan. L’artiste, par exemple, ce serait plutôt un peintre ou un sculpteur qui utiliserait le médium de la photographie pour immortaliser son Š«uvre mais qui ne posséderait aucune connaissance technique. Mais on ne peut pas le nier, il existe une certaine prétention artistique dans mes photos.

 

Comment vous définissez-vous ?

Je me pense comme une sorte d’humaniste sans frontières. En tant que Kurde, on considère les 4 pays comme un grand « Kurdistan », et même si je suis retourné en Irak à  l’âge de 15 ans et que je suis d’origine iranienne, je considère l’Irak également comme mes terres, mon pays, mes racines et mes origines. Là -bas, je suis perçu comme un étranger : je suis Suisse. Et ici en Suisse, je suis Kurde. J’ai grandi avec un mode de vie occidental – les écoles, l’éducation et les institutions suisses – et certaines racines kurdes, comme le fait de parler la langue à  la maison. A un certain moment, on ne sait plus très bien qui on est, et les frontières s’effacent.

 

Quel but poursuivez-vous au travers de la photographie ?

 

Avant de me rechercher une personnalité et une identité, de savoir qui je suis et où je veux aller, je fais de la photo en tant que thérapie. La photographie est une forme de thérapie contre l’ennui : je me lasse très vite des choses qu’on fait habituellement. Par conséquent, ma manière de travailler est très instinctive.

 

Qu’entendez-vous par « une manière très instinctive de travailler » ?

C’est drôle, alors qu’on est en train de parler, les lumières me rappellent le quartier dans le sud de Lausanne dans lequel j’ai grandi, la Bourdonnette (nous étions dans une arrière-salle plutôt obscure, ndlr). A l’époque, je suivais une formation de photo à  Vevey, je n’avais pas beaucoup de matériel, c’est pourquoi je m’arrangeais avec les choses que je trouvais sous la main. Je passais avec des amis dans des couloirs qui avaient exactement cette même lumière, et je leur disais « Bouge pas ! », et clic !, je déclenchais. C’est pour cela que je dis que c’est très rapide, instinctif ; c’est une habitude que j’ai prise. Prenons l’exemple de la photo de ma mère, la femme voilée avec les perles : j’avais des rideaux noirs à  portée de main et pleins de perles. J’ai dit « Bouge pas ! », un flash et une petite retouche. Il y a une sorte d’esthétique improvisée entre le snapshot et la photographie retravaillée par après ; ça n’est pas un snapshot (instantané, ndlr) esthétiquement parce que je prends la peine de réarranger les personnes, mais ça l’est dans la manière de faire. Même en vous voyant là , sous ces lumières, j’ai envie de vous prendre en photo !

 

La photographie est une sorte de thérapie personnelle pour vous ?

Oui et non. L’exposition ici n’est pas le fruit d’une thérapie personnelle : je perdrais beaucoup trop de temps à  retranscrire ce que je vois, ressens, imagine ou rêve. Mais elle me procure une certaine excitation, une fébrilité, dont je ne me lasse jamais et qui coupe l’ennui. Quand je fais des photos, je ne prends jamais la peine de regarder sur l’écrnat ce que j’ai fait. J’en prends quelques-unes, et puis je découvre plus tard le résultat sur mon ordinateur. En fait, c’est une deuxième surprise. Et l’on peut dire qu’il y a une troisième découverte de la photo, lors de la retouche, un peu de contraste par-ci, du cadrage par-là …

Et effectivement, au bout d’un moment on a envie de collectionner des images. Par exemple, ce semestre, j’ai réalisé 2 séries de photos où j’ai pris 101 fois ma fenêtre, mais j’ai fait le travail à  double juste parce que j’avais envie de les retoucher et de me procurer cette sensation. Pour moi, une image est un produit virtuel, ça reste un bel objet, on ne le touche pas directement. Il y a des gens qui sont accros au shopping, moi, je suis accro à  faire une image : ça ne coûte rien de faire une image.

 

Est-ce qu’il y a des photographies préparées à  l’avance dans cette exposition ?

Dans cette exposition, il y a très peu de photographies organisées et préparées à  l’avance. Par exemple, la photo de ma mère était un workshop en première année avec l’artiste et le photographe Augustin Rebetez sur la thématique de la secte. Le thème étant donné, la photo devait être préparée. Et comme je ne suis pas l’un de ces photographes qui passent une heure sur le plateau à  préparer le sujet – au bout de 5 minutes maximum, je ne tiens plus – je fais avec ce que j’ai sous la main, et donc je fonctionne également à  l’instinct. Il y a aussi la photo où l’on voit une personne exécuter quelqu’un : on voulait être trash, faire une série un peu choc. Et d’ailleurs, je suis sur la photo… On était jeunes, on avait de fausses armes, et là  aussi, on l’a mise en scène.

 

Venons-en au titre de ton exposition : quel est le sens de « Folon » ?

Il s’agit d’un titre inspiré d’un chanteur malien Salif Keita. Durant l’été où j’avais abandonné l’école à  Vevey et que je voulais commencer l’ECAL, j’étais très perdu, et je ne savais plus si je voulais encore continuer la photographie. Cette chanson m’a encouragé à  continuer, c’est un morceau très calme et je l’écoutais beaucoup.

 

Votre exposition a-t-elle un sens ?

Je retiens surtout que j’ai beaucoup de peine à  mettre des mots, des phrases pour généraliser toutes les photos, parce qu’il y a autant des photos prises quand j’avais 15 ans, que d’autres à  18 ans, que d’autres avant-hier. Au moment où j’ai pris ces photos, je ne savais pas où cela allait me mener. C’est seulement aujourd’hui, alors qu’elles se sont accumulées, que je me dis qu’elles sont cohérentes ensemble.

Parce qu’il est tout à  fait possible de donner plusieurs sens à  une photo ou une exposition. Forcément, quand on prend une photo, à  moins que ce soit très abstrait, on devine un sujet, on se fait une histoire. Je suis moi-même parfois surpris, quand je regarde mes propres photos, je n’ai pas forcément les mêmes idées qu’au début. Et quand je parle avec d’autres photographes et amis, ils ont forcément une autre vision, une autre approche et un discours différent. Mais ce discours n’est pas faux, absolument pas ! On pense toujours que c’est celui qui prend la photo qui doit définir les termes de la photo. Pour moi, on voit la même chose, mais l’interprétation peut être complètement différente, et j’en suis heureux.

 

Comment ont été sélectionnées les photos l’exposition ?

Je l’ai fait avec Xavier Michellod de 16Pounds et un ami. Notre manière de travailler, c’est d’avoir beaucoup de matériel puis d’épurer. Si les images vont bien ensembles, c’est qu’il y a eu un travail de recherche. Sur mon site internet, il y a toutes les photos. Aux Docks, il doit y avoir une quarantaine… Ce qui est drôle, c’est qu’en soi, cette « sélection » n’est pas complètement finie : alors que la première photographie a été mise deux mois en arrière, peut-être que ce soir je vais faire une photo avec mon téléphone portable et que demain elle sera sur le site dans la catégorie Folon. Donc c’est une série qui a commencé quand j’avais 15 ans et elle se terminera quand j’en aurai envie. Tant que je shoote pour cette série-là , tant que je peux mettre des images…. Elle est en cours si on veut, elle n’a pas de fin. Disons que les images physiquement présentes ici, représentent d’une façon les images qui sont aussi absentes.

 

On voit une certaine forme de violence dans vos photographies. Des picots, des pointes…

Oui, c’est sûr qu’il y a quelque chose de dynamique, une certaine énergie dans la forme et le côté noir-blanc donne cette puissance. On aurait eu un impact différent si l’on avait eu des photographies en couleur… et c’est pourquoi nous avons aussi sélectionné des portraits, des visages en couleur, pour adoucir l’exposition en quelque sorte. A la base, nous étions encore plus trash que maintenant : j’avais par exemple des photos avec les Ultras de Lausanne, avec des gestes et tout le reste, mais je ne peux pas forcément intégrer ces photographies dans l’exposition, parce qu’il y aurait une signification politiquement trop marquée. Même si c’était de l’humour noir de la part de personne, qui se mettait en scène, mais n’avait pas ces idées-là . Je garde ces choses plutôt pour moi, mais on peut les voir sur le site. C’est vrai qu’il y a souvent des objets qui pointent, piquent et percent…

 

Des projets en cours?

Je me concentre beaucoup sur les cours de l’ECAL. Il y a des festivals de photographie, et le British Journal of Photography est intéressé à  publier un article sur moi. Je ne sais pas si vous l’avez vu, mais ils me considèrent comme un des meilleurs photographes de l’année 2014 (rires gênés). Sinon, une curatrice de la photographie s’intéresse à  moi à  Amsterdam… Je dois dire que le mois qui vient de passer a été un des mois les plus chargés de ma vie. Et je pense que je vais aller profiter un peu de la bière fraîche à  l’exposition ! (rires)