Culture | 04.12.2013

De la Russie à  la Suisse, Lada Umstätter a dédié sa vie à  l’art

Texte de Lena Würgler
Lada Umstätter a un parcours atypique qui l'a menée de Moscou à  la Chaux-de-Fonds. Un chemin guidé par son travail d'historienne de l'art pour lequel elle s'investit toujours corps et âme.
Lada Umstätter, devant un tableau de Charles l'Eplatenier (1874 -“ 1946). Elle a découvert l'artiste chaux-de-fonnier, maître de Le Corbusier, en arrivant dans la Métropole horlogère. Photo : Lena Würgler

À peine arrivée au travail, Lada Umstätter est immédiatement interpellée par une collègue: « J’ai vu ton programme aujourd’hui, c’est vraiment chargé« . « J’essayerai de trouver un peu de temps pour vous voir quand même« , répond la conservatrice du Musée des Beaux-arts de la Chaux-de-Fonds, en soupirant. Le ton est donné : Lada Umstätter n’a pas le temps de respirer. Cet entretien est son premier rendez-vous de la journée. Elle aurait pu être stressée et stressante, sèche et tendue, mais cela n’est pas le cas. Apparemment, elle aime parler et prendre le temps de le faire. Son français est excellent, teinté d’un léger accent. Il serait difficile pourtant de dire qu’il vient de Russie, où elle est née en 1971. Dès le départ, on perçoit derrière cette petite femme énergique aux cheveux blonds, aux yeux pétillants et au visage poupin une femme captivante, qui continue à  tout donner pour sa passion, son travail.

 

Elle aime avant tout prévoir et monter des expositions. « A chaque fois, c’est magique parce qu’on part vraiment d’une feuille blanche », dit-elle en faisant semblant d’écrire sur le calepin devant elle, comme pour illustrer son propos. Sa prochaine exposition sera la 71ème biennale d’art contemporain, du 8 décembre au 9 février 2014 au Musée des Beaux-arts chaux-de-fonniers. L’appel aux artistes a été lancé le 23 octobre, la sélection des Š«uvres a eu lieu mi-novembre. Pour la conservatrice, c’est l’occasion de découvrir de nouveaux artistes de la région. Elle regrette d’ailleurs de ne pas avoir d’autres opportunités. « Avec mon emploi du temps, je n’ai malheureusement plus le temps de visiter les ateliers d’artistes« , soupire-t-elle.

 

On sent derrière ses paroles une légère frustration, comme si son travail empiétait trop sur sa vie privée et ses loisirs. « Il faut que cela change une fois, mais je ne sais pas quand ni comment« , avoue-t-elle. La fatigue se lit sur son visage. Toutefois, elle se presse de relativiser « Il y a tellement de gens qui s’ennuient dans leur vie, qui n’aiment pas leur travail. Même quand je suis crevée, je me dis chaque fois que c’est malgré tout une énorme chance de faire le métier qui me plaît« .

 

Une spécialité: l’art helvétique

Un métier pour lequel elle se forme en étudiant l’histoire de l’art à  l’Université Lomonossov de Moscou. Elle y noue un premier contact avec la Suisse, en se spécialisant dans l’art helvétique du XXème siècle. Pourquoi ? Par défi. La facilité n’a jamais été sa tasse de thé. Reprendre les travaux des autres, encore moins. « Cela ne m’a jamais intéressée de travailler sur des sujets déjà  bien traités« . Pour approfondir son thème de recherche, elle s’installe en 1999, à  Genève, où elle rencontre son mari, un commissaire d’exposition indépendant. « Ma future vie devenait de plus en plus liée avec la Suisse, j’envisageais alors moins de repartir« , dit-elle un brin mélancolique. À son arrivée, l’historienne de l’art découvre à  quel point les Suisses ne connaissent pas leur propre art et en tire son propre tableau du pays : « Dans ma tête, je définis un peu la Suisse comme une vallée entre des montagnes, avec des gens qui s’intéressent d’abord à  ce qu’ii se passe derrière ces montagnes« . Elle se donne alors comme nouveau challenge de faire connaître l’art suisse à  ses habitants, notamment en donnant des cours à  l’Université de Genève. En 2008, elle souhaite retrouver un travail plus pratique. À cette époque, le musée des Beaux-arts de la Chaux-de-Fonds met justement un poste de conservateur au concours. Elle l’obtient.

 

La voilà  donc qui quitte la Genève internationale pour les montagnes neuchâteloises. On lui dit alors que c’est un acte courageux, mais elle ne comprend pas. « Moscou, c’est seize millions d’habitants. Pour moi, Genève ou la Chaux-de-Fonds étaient deux petites villes« , dit-elle en levant les sourcils. Pas faux. Personnellement, elle s’inquiétait plus du terme « ville industrielle » accolé partout à  la cité horlogère. « L’image qui me venait était celle des cheminées qui fument et des masses d’ouvriers. J’ai été surprise de ne pas trouver tout cela à  mon arrivée« , rigole-t-elle. La ville lui rappelle Moscou et ses trésors cachés que seuls les habitants connaissent. Sa ville natale lui manque parfois. « J’aime bien, de temps en temps, me perdre dans la foule. Dans les grandes villes comme Moscou, on est entouré de monde et en même temps, on est seul. C’est un sentiment très particulier « .

 

Dès son arrivée, la petite ville de La Chaux-de-fonds l’a tout de même charmée. Elle repense à  cette anecdote, après le vernissage de sa première exposition, lorsqu’elle s’est étonnée de ne voir personne à  l’apéritif et, plus encore, d’apprendre que les visiteurs se baladaient dans le Musée pour admirer les Š«uvres. « J’ai compris que les gens étaient venus parce qu’ils s’intéressaient vraiment à  l’exposition et pas pour des mondanités et pour manger des petits fours, ça m’a plu« . Elle avait trouvé son public. Aujourd’hui, Lada Umstätter se sent chaux-de-fonnière et n’envisage pas de quitter son poste. « Si un jour je réalise que j’ai fait le tour, que je n’apporte plus rien au Musée, alors je me poserai la question« . Hors de question pour elle de partir un jour avec un goût d’inachevé.

 


 

 

Les souvenirs laissés par l’URSS

Avant de venir en Suisse, Lada Umstätter a vécu en URSS et a été témoin de la chute du régime soviétique. De cette période, elle retient trois souvenirs particulièrement marquants.

 

Les premiers jours d’école

« C’est en commençant l’école à  six ans que j’ai réalisé que ma magnifique et superbe vie était terminée. Avant, en famille, on était très libre de dire tout ce qu’on pensait. A l’école, tout était très formaté, il fallait marcher comme les autres, être habillé comme les autres, penser comme les autres. C’est une autre page de ma vie qui a commencé « .

 

Les bouleversements politiques

« À la fin des années 1980, on a commencé à  ouvrir les archives, à  découvrir des vérités sur les événements historiques. Mais en même temps, à  l’école, on avait des manuels anciens qui disaient presque le contraire. Du coup, mon examen d’histoire du bac a dû être annulé, parce qu’on ne savait pas comment le noter. Tout à  coup, on a eu l’impression que tout allait changer. On a réalisé qu’on pouvait partir à  l’étranger et revenir, raconter ouvertement des blagues. Ça a été une énorme chance de vivre l’histoire en direct « .

 

Le premier voyage en Suisse

« Après la chute du régime, je suis venue en Suisse durant quelques semaines pour un mandat. C’était la première fois que je me retrouvais à  l’étranger. Derrière le rideau de fer, j’avais appris le français comme si c’était une langue morte, je pensais ne jamais parler avec des Francophones. C’était donc assez fort d’entendre tous ces gens autour de moi qui parlaient français. C’est comme si quelqu’un apprend le latin aujourd’hui et qu’il se retrouve ensuite dans un pays où tout le monde parle latin« .