06.11.2013

Etre reporter en Syrie c’est «sans cesse sous pression et sans repos»

L'enlèvement de journalistes se poursuit en Syrie. Aujourd'hui, ils sont encore 17 a être retenus dans le pays, selon Reporters sans Frontières. Gaëtan Vannay,chef de rubrique internationale à  la RTS a été le premier journaliste à  se rendre sur place, en juillet 2011. Il nous livre la suite de son récit.
L'un des rares défenseurs armé de la ville. Après les attaques par les forces de sécurité, certains opposants ont commencé à  s'armer.
Photo: Gaëtan Vannay, 31 juillet 2011.

Le 15 octobre, deux journalistes de la chaîne Sky News Arabia se sont fait enlever en Syrie. Avant cela, début septembre, un journaliste espagnol, Marc Marginedas, envoyé spécial du quotidien catalan El Periodico a lui aussi disparu dans le «pays du soleil». Depuis le début de la révolte en mars 2011, 37 journalistes étrangers ont été enlevés et 17 sont aujourd’hui encore en otage. Selon l’organisation Reporters sans Frontières, un forum djihadiste a récemment lancé un appel à  capturer tous les journalistes, soupçonnés d’être des espions.

 

Gaëtan Vannay, dont nous diffusions la première partie de l’interview la semaine passée, s’est rendu en Syrie en juillet 2011. Premier journaliste à  couvrir les événements du conflit, le journaliste s’est fait repérer. Les autorités syriennes ont arrêté certains de ses accompagnants: ceux-ci sont passés à  la télévision syrienne et on avoué qu’ils l’avaient aidé, tout en affirmant l’avoir dés-informé. Gaëtan Vannay passe de l’intervieweur à  l’interviewé, deuxième partie.

 

 

Vous vous êtes fait repérer en juillet 2011. Une fois rentré, vous sentiez-vous menacé?

En Suisse, non pas du tout. Par contre j’ai eu quelques problèmes. Sur des sites internet et des blogs, et même lors d’une conférence, des gens m’ont attaqué verbalement en m’accusant d’avoir fait un «voyage imaginaire», d’avoir inventé ce que j’avais vu. J’ai seulement relaté ce à  quoi j’avais assisté : les manifestations populaires dans la rue, l’armée qui cernait la zone, les services de sécurité… J’ai assisté à  l’assaut, au moment où les forces de sécurité et l’armée ont attaqué la ville de Hama car ils disaient qu’il y avait des «bandits qui terrorisaient la ville». En dix jours à  Hama, je n’avais rien vu de tel : les manifestations étaient, à  ce moment, totalement organisées et pacifiques, non armées. Par la suite évidemment, certains ont commencé à  s’armer. J’ai même corrigé leurs chiffres – le nombre de manifestants – qui étaient clairement faux. Ils n’ont pas vraiment apprécié, mais j’étais objectif.

 

Pour quelles raisons avez-vous été attaqué?

Parce que mon discours allait à  l’encontre de celui du régime. La propagande du régime laissait entendre que les manifestants étaient des terroristes contre lesquels le régime luttait et non que c’était la population qui cherchait à  se débarrasser du régime d’Assad. Ils pouvaient donc tenter d’attaquer personnellement un témoin comme moi parce qu’il n’y avait pas assez de monde pour faire contrepoids, même si d’autres avaient été témoin de la même chose que moi (comme Pierre Piccinin, historien et politilogue qui s’y est rendu à  peu près à  la même période, ndlr).

 

Et vu que j’ai été le premier sur place, j’ai été repéré. Les autorités syriennes ont arrêté certains des gars qui m’ont aidé et on les a retrouvé sur une chaîne de télévision syrienne et dans des médias syriens en train de dire qu’ils m’avaient aidé, qu’ils m’avaient dés-informé. Ils ont essayé de contrecarrer mon propre témoignage, ce qui veut dire que maintenant ils me connaissent et savent exactement qui je suis.

 

Vos accompagnants étaient tous de l’opposition,  cela ne vous fait-il pas prendre un parti pris ?

Tout d’abord, si vous allez en Syrie, c’est forcément avec l’opposition. Mais j’ai essayé d’être le plus indépendant possible, notamment sur le nombre de manifestants. Les opposants n’ont pas aimé les chiffres que j’ai donné, parce qu’ils ne donnaient pas les mêmes, mais les leurs étaient clairement trop importants. Au début, quand je voulais me déplacer, ils voulaient passablement me diriger. A la fin j’ai dit : «non c’est moi qui dirige, ma seule limite c’est celle du risque. Ce n’est pas vous qui me dites: aujourd’hui on t’a prévu cela…» Sinon la manipulation est beaucoup trop possible.

 

Concernant l’influence, c’est à  moi de l’éviter. Il faut avoir en tête en permanence que je suis avec des opposants, pour rester objectif. J’ai eu beaucoup de chance: j’étais à  Hama pendant dix jours de manifestations et j’étais là  quand la répression a commencé. J’ai vécu dix jours dans cette ville, j’ai assisté à  toutes les grandes manifestations et j’ai constaté que ce que disait le régime par rapport à  ce que ai vu était clairement faux. J’ai pu déconstruire le discours gouvernemental qui justifiait l’attaque de la ville de Hama parce que j’y étais.

 

Quels souvenirs marquants gardez-vous de votre reportage en Syrie en juillet 2011 ?

Une fois, alors qu’on prenait des photos des débris, un de mes compagnons a vu qu’on se faisait photographier. C’était les services de sécurité. Quand on a réalisé, on a fait semblant de rien, on a pris la voiture, puis dès qu’on a été hors de vue, j’ai sauté de l’auto et une moto m’a pris pour m’emmener plus loin. La voiture a continué son chemin sans moi et 150 mètres plus loin elle se faisait arrêter. Les gars se sont fait interroger: «qui était celui qui était avec vous dans la voiture?»

 

Pendant ce temps, on téléphonait, on a fait détruire mon matériel resté chez une personne liée à  la voiture via les plaques d’immatriculation (ils auraient pu le retrouver en remontant ce fil d’ariane, ndlr), on a dû «nettoyer» tout autour pour assurer la sécurité de tout le monde. Et c’est comme cela en permanence, deux semaines de pression sans repos, et sous couverture.

 

Dans un tout autre registre, c’était le début du ramadan, au moment où a commencé la répression après dix jours de manifestations. Tout le monde avait bataillé toute la journée et le soir un petit groupe a dit «on va pas se laisser avoir moralement» et est sorti dans une rue au milieu de la ville pour la rupture du jeûne, on a entreposé des tapis par terre et on s’est fait un petit festin là , avec ceux qui osaient sortir. Et tout autour on avait bataillé toute la journée: ce contraste est assez saisissant.