Politique | 06.11.2013

Siggen: «L’engagement des jeunes en politique est fondamental!»

Texte de René Progin | Photos de René Progin
Jean-Pierre Siggen est le nouveau conseiller d'Etat fribourgeois. Dès le 12 novembre, jour de son assermentation, le représentant du Parti Démocrate-Chrétien prendra en main la Direction de l'Instruction publique, de la Culture et du Sport (DICS). Tink.ch l'a rencontré dans son ancien bureau, où il a assumé durant 13 ans la direction de l'Union Patronale du canton de Fribourg. Entre espoir en l'avenir et importance de la jeunesse, ce père de famille exprime sa passion pour la politique.
Jean-Pierre Siggen, nouveau conseiller d'Etat, pose fièrement à  coté de la carte du canton et d'anciens dessins de ses enfants.
Photo: René Progin

Le bâtiment de l’Union Patronale est en travaux. Les bâches recouvrant sols, murs et escaliers semblent refléter les changements dans l’administration. En effet, Jean-Pierre Siggen en quitte la direction, après avoir été élu Conseiller d’Etat fribourgeois le 13 octobre dernier. Il avait de justesse remporté la majorité lors d’un deuxième tour électoral, face au socialiste Jean-François Steiert.

 

C’est dans son bureau spacieux, autour d’une grande table, que ce père de 3 enfants, président de la Commission des parents d’élèves du Collège St-Michel, et licencié en droit et en économie politique à  l’Université de Lausanne, nous accueille. Son rythme rapide et son ton sûr montrent qu’il sort d’une longue campagne électorale, et qu’il est rodé au jeu de l’interview. Malgré sa fonction, il reste pourtant modeste, et facilement abordable.

 

Est-ce que les choses se sont calmées depuis la fin de la campagne et votre élection au Conseil d’Etat ?

Le rythme s’est en effet calmé, dans le sens où le rythme « normal » a été retrouvé. Dans une campagne, on participe à  toutes les manifestations du canton, les marchés, les désalpes, les Bénichons… Il y a maintenant moins de cette pression-là . Ensuite, c’est une véritable période de transition, parce qu’on a déjà  le titre, sans avoir la fonction ; on n’a donc pas le poids, les dossiers ni les séances qui vont avec: sous cet angle là  c’est assez agréable. D’un autre côté, je dois remettre la direction de l’Union patronale à  mon successeur, et ça, ça demande plus de travail, ce qui fait que je suis malgré tout assez chargé.

 

La DICS, que vous allez diriger,  va vous amener à  traiter de questions relatives aux jeunes, quelle place voyez-vous pour eux dans la société d’aujourd’hui ?

Une place essentielle. La jeunesse, comme on le dit toujours, ce n’est pas seulement l’avenir, mais c’est le présent, dans sa réalité. Il y a énormément de jeunes à  Fribourg. On dit toujours que le PIB du canton est faible, parce qu’on divise par l’entier de la population ce qui est produit dans le canton. Quand on a beaucoup de jeunes, évidemment ils ne sont pas aussi rentables ou productifs qu’une personne dans la fleur de l’âge, mais la jeunesse représente une autre richesse qu’uniquement le travail. Si on se promène en ville de Fribourg, on voit clairement la différence entre les périodes où il y a des congés, et les périodes scolaires : il n’y a plus de bouchons, on peut aller au Mondial boire un café et on a de la place ! La clé est de pouvoir offrir à  ces jeunes la meilleure formation, ainsi qu’évidemment des places de travail. Ça, c’est un peu le défi pour le Conseil d’Etat.

 

Proposer d’avantages d’emplois pour les jeunes, quelles solutions politiques ?

Il n’y a hélas pas de solution miracle, mais c’est une tension constante. Il faut constamment que les entreprises aient ce souci de proposer des places d’apprentissage, et le politique ne peut que tenter de sans arrêt relancer les encouragements, et de montrer que c’est une chance pour l’entreprise que d’avoir un jeune bien formé, de proposer des stages ou des places d’apprentissage. Les entreprises ont besoin de relève, et c’est un atout que d’avoir un jeune qui a été formé dans l’entreprise.

 

Qu’est-ce qui peut donc être fait concrètement par les autorités politiques ?

On peut faire en sorte que l’accès soit simple, que ce ne soit pas compliqué d’avoir une place d’apprentissage, que la formation demandée au patron reste maîtrisable. Le patron, ce n’est pas un professeur, il reste avant tout un chef d’entreprise. Il doit être formé à  l’apprentissage, sans qu’on fasse de lui un spécialiste ou un professionnel de l’enseignement. C’est important aussi qu’il y ait une capacité des entreprises d’accueillir des jeunes d’autres cantons. Il y a malheureusement très peu de jeunes qui changent de cantons, voire de culture linguistique, pour les stages et apprentissages. Un élément à  favoriser également, ce serait les réseaux d’entreprises. Des petites entreprises n’ont pas forcément les moyens d’accueillir un apprenti, mais en se mettant à  plusieurs, cela deviendrait envisageable ; c’est une idée qui est en train de se créer à  Fribourg, mais on pourrait la développer encore plus.

 

Le bilinguisme en entreprise… De votre côté, comment le gérez-vous dans votre travail politique ?

Pour moi, la règle du bilinguisme c’est « chacun dans sa langue maternelle ». Chacun devrait faire l’effort de comprendre la langue de l’autre, tout romand devrait au moins comprendre l’allemand – en partant du principe que ce n’est pas non plus le Switzerdütsch , on est d’accord ! Mais ce qui arrive aujourd’hui, c’est que le romand parle français, et l’alémanique parle français fédéral… Le romand, il fait nettement moins l’effort de parler l’allemand ! Si on parle de bilinguisme, on devrait faire en sorte que les romands puissent se décomplexer face à  l’allemand, et faire cet effort de mélange des langues.

 

Comme Fribourg est un canton bilingue, quel travail peut-on faire dans les écoles ?

Il y a tout un projet prévu avec la loi scolaire, pour faciliter l’échange de l’apprentissage des langues. J’aimerais encourager des plateformes au niveau Suisse, comme echange.ch, qui permettent de faciliter l’apprentissage dans d’autres langues. Concrètement, les jeunes peuvent aller faire une année d’apprentissage par exemple à  Saint-Gall, et revenir sans avoir perdu l’année ; mais finalement, il y en a peu pour le moment qui le font. Ce n’est pas très connu, il faut trouver soi-même une place, et ça c’est le jeune qui doit le faire… Il y aurait donc là  à  développer ce style de plateformes, en étant un peu plus proactifs que simplement de donner une bourse.

 

De plus en plus d’étudiants se dirigent vers la voie des études, en choisissant le gymnase. Devrait-on redorer l’image de l’apprentissage ?

L’apprentissage était à  une époque une impasse : on aboutissait au CFC, et ça s’arrêtait là . Énormément a été fait, avec la possibilité de changer de type de formation grâce à  des passerelles, avec la Maturité Professionnelle… Sous cet angle-là , je pense que le système actuel est bien fait. Plus de 10% des jeunes se lancent aujourd’hui dans la Maturité Professionnelle, c’est très positif. Mais à  un moment donné, la question est : quel effort le jeune est prêt à  faire, et ça, ça ne dépend que de lui ! A force, on veut toujours pousser pour aller plus loin, mais il faut aussi laisser le jeune faire son choix, vivre sa vie.

 

Sections jeunesse des partis, Session des jeunes, l’engagement des jeunes en politique est-il utile ?

Plus qu’utile, il est fondamental. Dans mon parti, les JDC (Jeunes Démocrates Chrétiens) ont par exemple lancé récemment une motion populaire pour créer une session des jeunes au niveau fribourgeois. Il y a également l’idée de lancer une journée de sensibilisation à  la politique. Les jeunes utilisent également la motion populaire, donc 300 signatures pour déposer une motion comme si on était un député. Avec ce moyen, des jeunes ont par exemple lancé FriNet, pour avoir du wifi sur les places publiques, et c’est une excellente initiative !

 

Vous encouragez donc les jeunes à  s’investir en politique ?

On est dans une société démocratique, libérale, mais qui a un immense défaut, c’est de pousser à  l’individualisme. La vie politique, c’est tout l’inverse. C’est la vie ensemble, pour le pays, pour le bien commun. Mais ça, ce n’est pas une personne toute seul qui le détermine. C’est chacun qui vient avec sa proposition. S’il n’y avait plus la volonté des jeunes de participer à  la vie politique, si on les voit déserter ces discussions, c’est le pire qu’on puisse imaginer pour la démocratie ! Quand on voit le peu de gens qui votent – et c’est une critique à  toute la population, non seulement aux jeunes ! Un journaliste a écrit au sujet de mon élection au Conseil d’Etat : « Siggen a été élu avec 17% de la population. » C’est hélas vrai ! Comment représenter la population, défendre ses intérêts, si la population elle-même se désintéresse du monde politique ?

 

Un défaut dans la démocratie suisse ?

Il y a en effet ce contraste qui frappe en particulier les jeunes, que chaque citoyen est le souverain, mais en même temps a l’impression que sa voix individuelle ne sert à  rien. La démocratie, c’est le moins mauvais des systèmes, chacun a son mot à  dire, mais chacun dit « mais qu’est-ce que ma voix peut apporter, je suis tout seul ! » J’ai envie de dire « Ne vous laissez pas avoir par ce sentiment-là , il est faux ! » La réalité c’est que chaque voix que vous donnez c’est une goutte, pas dans l’océan, mais dans une communauté où elle est entendue. Chaque goutte trace un sillon, fait son chemin, et en se mettant ensemble, les gouttes individuelles vont s’imposer ! Il y a une force réelle dans la démocratie ! Combien de fois j’ai entendu « de toute façon, une fois voté, vous faites ce que vous voulez. » Mais avec toutes les possibilités de voter et d’élire, en Suisse, c’est magnifique ! Après, il faut encore y aller…

 

Trop compliqué, la politique ?

Non. Des fois, le monde politique impressionne. Il peut y avoir des problèmes compliqués. Le politique a le défaut de vouloir être un technocrate, aujourd’hui. Et le conseiller d’Etat c’est un super-concierge qui sait tout et va tourner tous les petits boulons… On ne demande pas ça. La politique, c’est la vision globale de la société, il y a des personnes très compétentes dans les administrations politiques, le politicien ne peut pas tout gérer seul. Et ce qui est demandé au citoyen, c’est d’exprimer sa volonté comme on le ressent, au moment où on le vit, avec la connaissance et l’expérience qu’on a. La question, c’est de savoir ce qu’on veut faire de notre avenir, au final. Quelles sont nos valeurs, comment va se construire notre canton demain, qu’est-ce qu’on va soutenir, comment on va s’occuper du plus faible, comme du plus fort… C’est une vision d’ensemble que l’on doit chercher. Après, tout le monde ne sera peut-être pas forcément d’accord. Mais c’est le travail des partis d’exprimer la voix et la sensibilité d’une partie des citoyens. Et ça, c’est bien !