Culture | 12.11.2013

« On veut jouer du rock tous les soirs ! « 

Texte de Joëlle Misson | Photos de © Joëlle Misson
Le 9 novembre, le groupe lausannois Camion a remporté le metal award à  la première édition des Swiss Live Talents. Portrait entre rock'n'roll, clichés et "balls".
Crée en 2005, Camion vient de remporter le metal award aux Swiss Live Talents, le 9 novembre. Ici, dans leur local de répétition en compagnie de leur mascotte, Rupert. De g. à  d : David, Vincent, Mehdi.
Photo: © Joëlle Misson

«Camion, c’est avant tout une glorification du rock». Mehdi, 28 ans, bassiste, n’en démord pas: l’amour de la musique avant tout, c’est le credo du groupe. Musicalement, Camion se revendique de plusieurs influences: ACDC, Pantera, «des groupes plus trash comme Nashville Pussy», Tool… Pour Vincent, 32 ans, «hurleur» de Camion, le groupe de métal Meshuggah représente la personnification même de Dieu, «sinon, ce que je fais ressemble plus à  du Refused: j’ai une voix de crevette mais quand je crie je ressemble à  un caniche, énervé».

 

Au sein de Camion, la composition est l’affaire de tous. Les influences très différentes des membres («rien n’est généralisé chez nous!»), du stoner [basses très lourdes, rythmiques simples et répétitives, un peu hypnotiques, ndlr] au rock’n’roll en passant par le hardcore, font dire à  Mehdi à  de multiples reprises que «Camion, ce n’est pas vraiment du métal». C’est quoi alors? «On a tous un gros bagage musical, et on pioche un peu où on veut. On prend de la distance par rapport à  l’aspect cliché du milieu». Il n’y a qu’à  voir leurs origines variées: turques pour David, 29 ans, guitariste, marocaines pour Mehdi, anglaises pour Vincent (tous trois binationaux) et 100% suisse («de Cugy!» avec un bon accent vaudois) pour Sébastien, 26 ans, batteur. La mixture promet d’être explosive.

 

Sortir du cliché, cela semble constituer l’un des leitmotiv principaux de Camion.  Pour les quatre gars un peu déjantés du groupe, le métal «c’est trop sérieux et distant: genre « bonjour je souffre et je suis méchant »». Mehdi: «On dégage de l’énergie sur scène, on est là  pour s’éclater et tout donner. On ne se contente pas d’observer froidement nos instruments et à  calibrer l’exécution parfaite». Ils regrettent les nombreux groupes qui ne jouent que du métal classique, sans rien inventer: «Il y a une originalité artistique dans le fait de mélanger nos influences».

 

«Qu’est-ce que je fous là ?»

David se souvient d’un événement marquant qui l’a vacciné de la scène métal «cliché». A l’Usine à  Genève pour assister à  un concert, «il y avait une trentaine de personnes agglutinées dans la file: ils portaient tous des T-shirts noirs de groupes, des pantalons noirs et des coupes de métaleux ultra-typiques. Je me suis dit: mais qu’est-ce que je fous là ? Je ne veux pas ressembler à  ces gens!» Camion c’est aussi du second degré que le groupe n’ose plus vraiment exploiter après s’être mis toute la scène hardcore à  dos pendant un moment «parce qu’on riait des végétariens». Suite à  cela, le groupe a décidé de freiner sur l’humour noir: «les gens ne comprenaient pas notre deuxième degré».

 

Et pourquoi Camion? «Parce que pouet pouet !», lance, rieur, Vincent le doyen de la troupe, en évoquant un sketch des Inconnus. Plus sérieusement, il ajoute: «j’ai réalisé lors d’un tour du monde que les camions sont partout». Durant un an, Vincent aperçoit des camions chaque jour «et chaque jour j’ai pensé au groupe». La «vraie» raison, évoquée par David, «c’est qu’on trouvait ça très rigolo». Et Mehdi de renchérir: «un camion c’est quelque chose de massif, qui roule dans ta gueule». A une genèse encore plus lointaine, Vincent se remémore la fois où leur ancien batteur avait proposé de s’appeler «truck». A ce moment-là , Vincent a répliqué: «on est vaudois… alors on va s’appeler Camion!» Une trouvaille saluée par le chanteur de Gojira, groupe de métal français qui a envoyé un jour «votre nom, c’est de la tuerie!»

 

S’exposer pour véhiculer la violence

C’est Vincent, le «hurleur», qui compose les paroles de toutes les chansons. Mais qu’est-ce qui inspire un chanteur de métal lausannois? «La manipulation des médias, la campagne mouton noir-mouton blanc de l’UDC, la notion de liberté: être un rat dans une cage, pour reprendre les paroles de Smashing Pumpkins, ou un zombie…» Des thématiques qui ont guidé l’écriture de leur premier album, «Balls», sorti en 2010. En bref, «des sujets politiques ou sociétaux qui m’énervaient». Avant d’évoquer sa remise en question: «mais puisque je suis suisse, je ne peux pas m’énerver contre le système, je ne le subis pas et n’en souffre pas. Ce sont des choses plus personnelles qui me font souffrir». C’est pourquoi ce professeur de biologie-chimie, après un concert de Napalm Death, a décidé de changer de registre pour le prochain album, «Bulls»., prévu début 2014. «J’ai compris qu’il fallait être vraiment énervé pour transmettre la violence au public. Alors j’ai décidé de m’exposer en parlant de choses privées, pour être le plus haineux possible. Comme parler de mon ancien chef… Ca marche plutôt bien».

 

Mehdi tient aussi à  préciser que, toujours hors des clichés, Camion ne se réclame pas d’un côté trop obscur. «Sur le prochain album, c’est vrai que les textes sont plus violents et noirs. Mais la musique est punk et festive». Et David d’ajouter, plus lucide que jamais, que de toute façon la plupart des gens «n’en ont rien à  branler des paroles». Vincent approuve encore: «On ne m’a jamais demandé de quoi parlaient mes textes. D’ailleurs personnes n’a jamais osé me parler après un live… Je crois que je suis trop taré sur scène». Parce qu’il s’agit avant tout de métal: «les textes sont hurlés et ne sont pas faits pour être compris. Si tu veux transmettre un message, il faut faire de la chanson française». L’espoir omniprésent du groupe? «Que le public s’éclate, qu’ils soient tous trempés à  la fin, qu’ils soient contents et nous aussi!» En bref: «tout faire péter pendant les concerts».

 

La surprise Swiss Live Talents

Alors comment ces mecs un peu zarbi ont-ils débarqué aux Swiss Live Talents? C’est Mehdi qui les a inscrit «un peu à  l’arrache», il y a un an. Il se sont dit qu’un concours «ça pouvait être sympa». Mais ils étaient loin d’imaginer être sélectionnés parmi les cinq meilleurs groupe de la catégorie métal… qui en comprenait huitante. «Ensuite, on a dû mettre nos chansons en ligne pour récolter des like. Mais on est nuls avec internet alors on n’a obtenu que 144 like, alors que d’autres groupes en avaient plus de 1000». En arrivant à  la cérémonie, à  Berne, le 9 novembre, Camion pensait carrément arriver dernier. C’est donc à  sa grande surprise que le groupe se fait appeler sur scène comme vainqueur du metal award et doit improviser un speech. «Je me suis plains parce qu’il y avait même pas de petits fours et d’alcool gratuit pour les artistes», lâche Mehdi. Finalement, il concède «qu’un petit award c’est pas si mal».

 

Plus sérieusement, cette récompense, pour Camion, n’est que le début de l’aventure. «Nous nous trouvons à  une période charnière», assure Mehdi, qui va consacrer son mois de novembre à  tenter de planifier des dates de concert au printemps 2014, et exploiter au maximum les relations qu’il s’est faites grâce aux Swiss Live Talents. «On doit jouer sur l’impulsion de cette victoire, c’est maintenant ou jamais». Le groupe est très fier et estime extrêmement gratifiant de savoir qu’un jury de professionnels de la musique les ont jugés meilleurs que les autres. «Cela signifie que nous avons du potentiel. On a toujours cru qu’on faisait quelque chose de différent et ça a payé». Les quatre gars sont fiers du mélange hybride auquel ils sont parvenus avec Camion. «On a la prétention d’avoir crée quelque chose».

 

«In balls we trust»

«Balls» (ou testicules en français), c’est le nom de leur premier album, «In balls we trust», le titre d’une de leurs chansons. Mais encore, selon la présentation de leur site internet: plus on écoute Camion, plus nos couilles grossissent ! «Ce petit mot veut dire beaucoup…», explique Mehdi (on est dans du pur intellectualisme ici) «…parce que c’est une musique virile, avec de la testostérone». Un truc de mec alors? «Non!» se défendent-ils, avant que David ne reprenne le cours d’éducation sexuelle: «en fait, on pourrait dire la même chose pour les ovaires… on devrait chanter: In gonades we trust». Pas sûr que ce soit aussi vendeur. En fait, «on est plutôt pour l’égalité des sexes, mais le rock est un peu prisonnier de cette mythologie « balls »». Camion surfe encore sur le second degré… Mais il est clair que les quatre garçons adoreraient voir plus de femmes sur la scène rock. «Vive les femmes, on en voit pas assez dans le milieu. On tomberait tout de suite amoureux!»

 

A la genèse de Camion, Vincent et David se lancent dans un side-project d’un groupe de métal «qui ne fonctionnait pas». Ce projet spontané en marge de leur formation marche mieux, «il y avait le groove». C’était déjà  en 2005. «Mais vu qu’on est des boulets, on va lentement». Mehdi connait David depuis l’enfance: «on a fait les scouts ensemble». Ancien gymnasien (collégien) en option musique, Mehdi est déjà  familier de la scène rock lausannoise et c’est tout naturellement qu’il intègre le groupe. Sébastien, 26 ans, batteur du groupe, est le plus jeune de la bande. Il ne peut être présent ce soir en raison «d’obligations universitaires». Que fait-il ? «Il est étudiant en psychologie». Un profil diversifié qu’il n’est pas le seul à  revêtir. Mehdi, David et Vincent ont tous étudié à  l’Université, en lettres, géo-sciences ou biologie-chimie. Mehdi est professeur d’anglais et de français, mais actuellement sans travail après une année de voyages. A côté de cela, il est fan de sport (il n’était pas question pour lui de louper la finale Nadal-Djokovic lundi soir après notre rencontre), et entraîneur de tennis. Vincent enseigne la biologie et la chimie, a un passé d’entraîneur de football, et s’est marié récemment. David, c’est le non sportif du groupe: «il est quand même ceinture noire de jujitsu», lancent ses potes. «J’ai loupé mon uni en géo-sciences et maintenant je suis au service civil». Et sinon? «On lit des livres, on fait l’amour…» Des mecs normaux quoi!

 

Le deuxième album de Camion est prévu pour début 2014. Son nom? «Bulls» (taureau en français). Plusieurs riffs, selon Vincent, rappellent le bruit du galop. Et «le taureau c’est lourd, bête… donc viril», «et ça fonce comme un camion». Les analogies fusent… Et comment imaginent-ils leur avenir? «Il faut être clair, ça ne nous intéresse pas du tout de devenir les nouveaux Rolling Stones: nous on veut partir en tournée, jouer du rock tous les soirs et rencontrer plein de gens rigolos».

 

Info


Le groupe sera en concert le vendredi 7 février au Romandie, à  Lausanne, en première partie du groupe japonais Church of Misery.