Politique | 06.11.2013

«L’esclavage moderne existe aussi en Suisse»

Texte de René Progin
« Chaque année, plus de 3000 femmes sont victimes de la traite d'êtres humains en Suisse ». C'est ce qu'affirmait la vidéo de promotion de la conférence « Stop au trafic d'êtres humains » qui a eu lieu samedi dernier. La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga y a présenté le Plan d'action national visant à  combattre ce phénomène. Elle en a félicité les premiers succès, se déclarant « personnellement émue par cette cause ».
En félicitant les premiers résultats du Plan national contre le trafic d'êtres humains, la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga s'est dite personnellement engagée dans ce combat. Près de 500 personnes ont pris part le 2 novembre à  la conférence contre le trafic d'êtres humains en Suisse. La conférence s'est terminée par une danse, Innocence - Not Lost, du groupe biennois Weave Dance Collective. Photos: René Progin

« Ayons le courage de ne pas détourner le regard et d’ouvrir les yeux », a lancé la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga lors de son intervention, samedi dernier à  Berne, lors de la conférence Stop Pauvreté consacrée à  la lutte contre le trafic d’êtres humains.

 

Plan d’action national efficace, mais pas suffisamment

Lancé en 2012, le Plan d’action national aurait déjà  porté ses premiers fruits. Il a permis la mise en enquête d’une cinquantaine de cas en 2012. Ce n’est pas encore assez pour la cheffe du Département de Justice et Police, qui a affirmé poursuivre les efforts en faveur de la protection des femmes. « La question de la prostitution est actuellement gérée par les cantons. Il faudrait une réflexion nationale à  ce sujet, pour mieux assurer la protection de ces femmes ». Une interdiction de la prostitution ne serait, selon Mme. Sommaruga, pas une bonne solution : « Tant que la prostitution est légale, nous pouvons mieux contrôler ce milieu, et améliorer la surveillance et la protection des femmes ».

 

Laurent Knubel, responsable suppléant du SCOTT (Service de coordination contre la traite d’êtres humains et le trafic de migrants), a présenté plus en détails le Plan d’Action, qui s’oriente autour de 4 axes, dont les deux derniers ont déjà  porté des fruits concrets : renforcer la sensibilisation et l’information du public, renforcer la poursuite pénale contre les auteurs, renforcer l’identification et la protection des victimes et améliorer la coopération de la Suisse et avec l’étranger.

 

De plus, et conjointement au Plan national, des Tables rondes se sont créées depuis 2003 dans plus de la moitié des cantons. Celles-ci rassemblent polices, Š«uvres caritatives et sociales, centres d’accueils, et autres organismes pouvant apporter leur aide dans la lutte contre la traite des êtres humains. En Suisse romande, tous les cantons à  l’exception du Jura en ont désormais une.

 

Tant Laurent Knubel que Simonetta Sommaruga ont exprimé la difficulté des enquêtes, due au fait que les victimes n’osent souvent pas s’exprimer contre leurs bourreaux. « Elles sont souvent elles-mêmes menacées, ou on menace leurs familles restées au pays… » De plus, ces femmes sont souvent originaires de pays où la police est corrompue, et n’osent donc pas se confier à  cette autorité-là  en Suisse.

 

Un engagement personnel

Simonetta Sommaruga a affirmé son attachement personnel à  ce que des progrès soient effectués dans le domaine de la protection des victimes. « Il est important que la population réalise que cette forme d’esclavage moderne existe aujourd’hui, ici en Suisse ». Mme. Sommaruga a expliqué avoir été sensibilisée à  la problématique lors d’une discussion entre amies, au sujet des « taches sombres de notre société ». Elle a ainsi souligné le rôle propre à  chacun de mettre le sujet sur la table. Son accession à  la tête du Département Fédéral de Justice et Police lui a permis « d’entreprendre des mesures concrètes contre la traite des êtres humains en Suisse », que ce soit l’exploitation sexuelle pour la prostitution, ou l’exploitation de forces de travail.

 

« Je me suis rendue dans les quartiers chauds de Zurich », raconte la conseillère fédérale. « Toutes les femmes qui y travaillent ne sont pas exploitées. Mais j’y ai rencontré des femmes enfermées dans de petites boîtes, de petites cellules, et certaines savent à  peine dans quel pays elles se trouvent ! »

 

Que peut faire la population ?

Laurent Knubel a pour sa part souligné l’importance des Tables rondes cantonales. « Les citoyens devraient pouvoir savoir à  qui s’adresser, s’ils soupçonnent un cas d’exploitation sexuelle ou de force de travail. » Certaines Tables rondes, comme à  Genève, ont édité des dépliants pour présenter leur travail. Mais ce n’est pas encore le cas partout.

 

Le représentant du SCOTT a illustré ses propos par deux exemples. « Il est important de s’adresser au bon service. A Genève par exemple, des parents d’élèves se sont souciés d’une femme qui venait chercher ses enfants à  l’école, mais semblait maltraitée. Les parents se sont adressés au foyer pour femmes « Au CŠ«ur des Grottes », qui fait partie de la Table Ronde, et qui a pu aider la personne en question. A l’inverse, une autre femme a été redirigée vers un centre de requérants d’asile ; la procédure de demande d’asile qui s’en est suivie n’a fait que compliquer la situation de cette personne ».

 

La conférence contre la traite des êtres humains en Suisse, organisée par le mouvement « StopPauvreté 2015 », a rassemblé plus de 500 personnes, ainsi qu’une quinzaine d’orateurs venant de diverses organisations caritatives, religieuses, et d’aide aux victimes. Des échanges d’idées, des débats, ainsi qu’un « World Café », ont permis de lancer de nouvelles actions concrètes pour la protection des femmes et des hommes victimes d’exploitation en Suisse. La conférence a également été enrichie par des artistes, peintres, chanteur ou danseuses, tous engagés dans la lutte contre le trafic d’êtres humains.