13.11.2013

«Aller en Syrie aujourd’hui c’est la roulette russe»

Troisième et dernière partie de l'entretien avec Gaëtan Vannay: ce qui lui plaît dans le journalisme de terrain, comment s'est déroulée sa deuxième tentative de se rendre en Syrie et analyse personnelle de la situation syrienne.
«On a envie de voir, de savoir ce qui se passe. Moins y a de monde plus ça m'intéresse. Mais là  ou il y a le moins de monde, c'est où le risque est le plus grand».
Photo: préparation de cocktails molotov pour défendre la ville, Gaëtan Vannay, 31 juillet 2011.

Comment cela se passe avec le relai d’info lorsque vous reportez sur le terrain?

Cela dépend des cas de figures. En Libyem j’envoyais de l’info au quotidien. La ville était cernée, on ne pouvait plus sortir et ils avaient coupé les téléphones portables. J’avais un téléphone satellite et grâce à  une petite installation je pouvais envoyer des sons, interviews et reportages en direct.

En Syrie, on a agi différemment : j’ai produit deux, trois reportages que l’on a envoyés par satellite quand j’étais à  l’intérieur du pays, mais jamais avec ma voix ni mon nom. On a révélé que j’étais à  l’intérieur seulement une fois que j’étais sorti, sinon il y aurait eu une chasse à  l’homme dans Hama ce qui n’aurait pas été à  mon avantage.

 

Qu’est-ce qui vous plait dans le journalisme de terrain ?

[Temps d’hésitation] La complexité pour arriver à  quelque chose et l’énervement de pas savoir ce qui se passe. Ca me rendait fou, ici, de ne pas savoir ce que l’on pouvait sortir sur la Syrie simplement parce qu’on a peu ou pas de preuves valables: uniquement ce qui se publie sur les réseaux sociaux et ce que communique le gouvernement. Tout cela est invérifiable et souvent contradictoire. On a envie de voir, de savoir ce qui se passe. Moins y a de monde plus ça m’intéresse. Mais là  ou il y a le moins de monde, c’est où le risque est le plus grand. Mon réseau m’a donné le moyen d’y aller et quand il y a cette possibilité, il faut la mettre à  profit.

 

Vous avez essayé d’y retourner en début d’année, comme cela s’est-il passé?

Le gars qui devait m’accueillir à  Damas a été arrêté, du coup on a tout déplacé de 24 heures, le temps de trouver quelqu’un d’autre pour me servir de guide. Sur le chemin que je devais emprunter, il y a eu une embuscade qui a fait dix morts, alors on a interrompu l’opération. Est-ce que j’étais visé ou pas, on n’en sait rien, mais cette double coïncidence nous a convaincu d’interrompre l’opération.

 

Aujourd’hui auriez-vous envie d’y retourner?

Non. Je pense franchement que c’est de la roulette russe à  l’état pur. Ceux qui y vont encore, je trouve cela hallucinant. Remarquable même. Mais je n’y retournerais pas. Premièrement, mon réseau est mort, au sens presque propre du terme. Il y en a plusieurs en prison, d’autres dont on n’a pas eu de nouvelles. Avec Reporters Sans Frontières, nous avons essayé de les retrouver, savoir s’ils étaient vivants, voir ce qu’on pouvait faire. Mais ils sont morts. Et je n’ai plus aucune nouvelles non plus d’autres personnes avec qui j’étais resté en contact via Skype. Je n’ai plus aucun moyen de recréer un réseau de confiance comme celui avec lequel j’y suis allé en 2011. Il y a trop d’acteurs, c’est trop incompréhensible, on ne comprend pas qui joue quel rôle et quel jeu. Les derniers contacts que j’ai eu datent de janvier, lorsque j’ai essayé d’y retourner.

 

Comment analysez-vous la situation actuelle en Syrie?

Je suis toujours en contact avec certaines personnes. L’un d’eux était un manifestant séculaire, il est ensuite devenu combattant, puis il est parti chez les islamistes parce que c’est eux qui possèdent les meilleures armes et sont le mieux équipés. Maintenant, il a complètement arrêté de se battre et il veut reprendre ses études. Il m’a dit: «cette révolution ne mène nulle part». C’est ce que je pense aussi.

 

Il y a beaucoup de gens qui se battent pour beaucoup de choses différentes. Il y a toujours les «pauvres civiles séculaires» qui essaient de manifester mais ne sont font plus entendre. Il y a a ceux , assez peu nombreux, qui se battent sans agenda spécifique pour plus de liberté et de dignité . Puis il y a toutes les milices avec des agendas spécifiques, djihadistes d’un camp ou d’autres camps. Ces agendas sont tellement variés que cela devient ingérable. Avec le Hezbollah là  au milieu… C’est vraiment difficile de discerner ce qui va en sortir. A l’heure actuelle, Bachar reste là . Il a été très fort avec la Russie, il est redevenu un interlocuteur officiel puisque c’est avec lui que l’on parle des armements nucléaires. Il n’est donc pas encore loin.