30.10.2013

«La peur aide à  raisonner»

Texte de Joëlle Misson | Photos de Joëlle Misson
Maintenant que l'on sait que l'OIAC est en train de démanteler l'arsenal chimique syrien, on ne sait plus grand chose de ce qui se passe dans le pays. La réception est brouillée, mais il est encore possible de se repasser le DVD de l'épisode pilote avec le témoignage de Gaëtan Vannay, journaliste à  la RTS qui a débarqué en Syrie en juillet 2011, au début de la répression à  Hama.
Véhicules blancs et char : un check-point de l'armée et des services de sécurité dans la localité de Al Rastan, entre Hama et Homs. Photo : Gaëtan Vannay, 28 juillet 2011.Gaëtan Vannay dans les locaux de la RTS.
Photo: Joëlle Misson

Dans les épisodes précédents des «Péripéties syriennes» : l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) s’est rendue en Syrie afin de détruire toutes les armes chimiques et moyens d’en produire sur le territoire. Selon un article paru sur lefigaro.fr le 28 octobre, l’organisation serait en mesure de respecter le délai fixé au 1er novembre.

Mais à  part les armes chimiques, on ne sait plus grand chose de la situation syrienne. Et pour cause : les journalistes sont interdits de visa, de la même manière que tout point noir dans l’horizon syrien, opposant ou régime, est soumis à  de multiples contrôles. On ne sait plus qui est qui, on ne sait plus qui fait quoi, on ne sait même plus qui dit la vérité, qui ment. Peut-être que chacun exerce un peu des deux.

Et si nous revenions à  l’épisode pilote ? Gaëtan Vannay, journaliste à  la RTS et chef de la rubrique internationale est le premier journaliste à  mettre les pieds en Syrie, du 20 juillet au 3 août 2011, au début de la répression à  Hama à  laquelle il a assisté. A sa suite, d’autres se sont jetés dans la gueule du loup. Avant de s’aventurer sur le terrain syrien, le journaliste avait déjà  couvert l’actualité lybienne, la même année. Il nous raconte ce qu’a nécessité son voyage en Syrie et ce que c’est que d’être reporter sur le terrain. Autrement dit, il passe de l’intervieweur à  l’interviewé. Episode 1.

Qu’est-ce qui vous a décidé à  partir en reportage en Syrie, en 2011 ?

Des syriens de l’opposition m’ont vu sur Al-Jazira quand j’étais en Libye, où j’étais le seul journaliste à  m’être infiltré dans une zone libérée, à  200 km au sud de Tripoli, mais cernée par les troupes de Kadhafi. Via d’autres contacts, ils ont réussi à  me joindre et m’ont demandé si j’avais envie de venir en Syrie, puisque j’osais faire ce genre de choses. Depuis ce coup de fil, jusqu’à  mon entrée dans le pays, ça a pris trois mois et demi de travail. C’était une organisation permanente avec un groupe d’opposition syrien que je ne nommerai pas.

Comment êtes-vous entré dans le pays ?

Tout avait été préparé, je n’attendais plus qu’un appel. Un contact me téléphone et me demande d’être 48 heures plus tard dans une ville au sud de la Turquie. Là -bas, je me pose dans un hôtel et j’attends. Je reçois un nouveau coup de téléphone : je dois prendre mes affaires, descendre et montrer dans la voiture qui m’attend. On m’emmène dans un village dans les montagnes où j’attends une journée et demi. Ensuite, mon «guide» – un contrebandier pour dire les choses comme elles sont – arrive. Il connaît parfaitement la frontière, il fait nuit noir, sans lampe de poche car on risquerait de se faire remarquer par des miradors ou des patrouilles.

On est entré complètement clandestinement dans le pays, sinon l’opposition aurait refusé de créer le contact. En entrant avec visa, même de simple touriste, on est sous surveillance.

Reporter sur le terrain, cela ressemble à  quoi?

C’est particulier en Syrie. Si on considère la Georgie par exemple (lors de la guerre Georgie-Russie en août 2008, ndlr), il y a des lignes de front. C’est relativement facile à  gérer parce que l’on sait où sont les gens, il s’agit d’un conflit entre deux armées. Il suffit de quitter la ligne de front pour être relativement tranquille.

Avant de partir, mes contacts étaient venus contrôler ma tronche à  Genève et ont dit «ok, on peut le faire passer pour un syrien». Là -bas, j’étais un jeune syrien parmi les syriens, dans la population. J’étais toujours habillé en civil syrien, je m’étais fait couper les cheveux comme l’aurait fait un jeune du coin, par un coiffeur syrien.

La grosse différence par rapport à  une ligne de front, c’est que le danger est permanent. Les services de sécurité syriens sont extrêmement compétents, il y a de l’espionnage partout. On sait jamais qui est pro qui est anti. On peut être dans une manifestation, mais il y a toujours des infiltrés. Il faut jouer non-stop le jeu du jeune syrien. Je ne me promenais jamais avec mon matériel d’enregistrement audio à  la main, je l’avais dans un cornet plastique d’un magasin du coin. Les seules rares images que j’ai prises, c’était durant des manifestations, alors que tous les jeunes photographiaient aussi pour poster sur les réseaux sociaux. Je faisais comme eux. Je n’enregistrais jamais quelqu’un dans la rue, quand je voulais réaliser une interview, il y avait tout un travail d’approche par quelqu’un d’autre que moi, on se retrouvait ailleurs pour faire rapidement une interview, puis on disparaissait.

Est-ce qu’il y a de la peur?

Il faut ! En fait, il s’agit juste d’être parfaitement conscient de ce que l’on fait. Chez certains, la peur paralyse, moi elle me fait bien bosser. Avec cette crainte, on agit toujours en réfléchissant et ne pousse pas forcément le risque plus loin juste parce que ça a fonctionné jusque là .

Par exemple, alors que j’étais à  Hama, on m’a dit qu’à  Homs il y avait la répression. On m’a proposé d’y aller et j’ai demandé ce que je pourrai faire là -bas. On m’a répondu : « tu ne pourra pas passer d’un quartier à  l’autre, tu restera dans une maison et on essaiera de faire venir des gens qui témoignent ». Le travail journalistique n’était donc pas très conséquent. J’ai alors demandé quel était le risque, on m’a dit « 70% de risques ». Le 0% n’étant pas Lausanne mais Hama, qui représentait déjà  un risque énorme. Au vu de ce que je pouvais y faire et du risque que cela engendrait, j’ai refusé. Avec cette crainte en tête, on fait une analyse permanente et on essaie de ne pas faire de conneries. Il faut garder un peu de peur pour raisonner : toute action est pesée.

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Retrouvez la suite de l’interview dans la publication de la semaine prochaine.