Culture | 30.10.2013

«La vidéo implique le spectateur»

Texte de Joëlle Misson
Elise Girardot est historienne de l'art. Elle a été mandatée par le MCBA pour servir de «guide-volant» chaque premier samedi du mois durant l'exposition, dès le 2 novembre. Elle se tient à  disposition des visiteurs pour répondre aux questions que suscitent les vidéos projetées dans "Making Space - 40 ans d'art vidéo».
Vue d'installation. Kim Sooja, A Needle Woman (Performed in Tokyo, Shanghai, Delhi, New York, Mexico City, Cairo, Lagos and London), 1999 - 2001 (vidéo still). Collection du National Museum of Contemporary Art, Corée, Courtoisie Galerie Tschudi, Zuoz, et Kimsooja Studio. Photo : Nora Rupp, Musée cantonal des Beaux-Arts

Qu’est ce que la vidéo a changé à  la manière d’appréhender l’art?

Avec l’art vidéo, les artistes peuvent enregistrer le réel dans la durée et chosir de documenter notre réalité ou de la réinventer. Ce qui n’est pas le cas dans la peinture ou la sculpture où l’on est dans une représentation de la réalité. En photographie, dans un moment figé. La vidéo est ce qui correspond le plus à  notre réalité.

Au début, le vidéaste se mettait souvent lui-même en scène. Le spectateur a dès lors entretenu un rapport frontal avec l’artiste. L’image vidéo a aussi modifié notre vision de l’image artistique, on peut parfois parler de la vidéo comme une peinture en mouvement.

 

Est-ce comparable à  l’apparition de la photo?

Oui, car c’est aussi une pratique qui a bouleversé les codes esthétiques établis en utilisant les nouveaux médias et les technologies numériques et informatiques.

 

Quelle était, selon vous, la motivation des premiers artistes à  s’emparer de la vidéo ? (salle 1 de l’exposition)

Les artistes présentés dans la première salle (Valie Export, Dan Graham, Nam June Paik, Jean Otth, Silvie et Chérif Defraoui, René Bauermeister, Dara Birnbaum) ont expérimenté la vidéo soit comme un miroir, ce qu’on perçoit très bien dans le travail de Graham, soit comme un outil qui permet d’interroger le rapport à  la télévision. On voit d’ailleurs que de New York à  Lausanne, les expérimentations proposées ont beaucoup en commun. La vidéo permet aux artistes de travailler la notion du corps dans l’espace et de penser une géométrie de l’espace.

 

A votre avis, que veulent faire passer les différents artistes présentés dans l’exposition au travers de leurs oeuvres, parfois difficiles à  saisir?

La deuxième salle qui présente A Needle Woman, une Š«uvre de Kim Sooja, nous confronte à  la notion de foule et du regard démultiplié de la foule. Les huits vidéos nous font voyager de Lagos à  Londres, de Tokyo à  Shangaï, de Delhi à  New York en passant par Mexico et le Caire. Les vidéastes veulent évoquer notre rapport au réel, puisque la vidéo retranscrit une image en temps réel. Certains interrogent les spécificités de l’image en mouvement, d’autres préfèrent nous emmener dans une narration imaginaire comme Pipilotti Rist ou Emmanuelle Antille. La vidéo est l’occasion de repenser la narration linéaire et de proposer des structures narratives morcelées, inversées, réinventées.

 

Pour un «non-initié», certaines vidéos peuvent sembler très abstraites. Faut-il obligatoirement être un «expert» pour comprendre ce qui nous est présenté au MCBA?

Il ne faut pas être un expert pour appréhender ou aimer l’art contemporain. Si on ouvre grand nos yeux, parfois nos oreilles, on peut aisément percevoir des choses qui font appel à  notre sensibilité, nos affects, et qui, selon les sujets abordés, peuvent aussi nous toucher personnellement.

 

Quand on pense au «film», on pense au cinéma. Quelle différence entre le «film» et «l’art vidéo», tel que le présente le MCBA ?

L’art vidéo est une proposition plastique qui n’évoque pas nécessairement une narration comme c’est le cas au cinéma. Il peut parfois suggérer une réflexion formelle et s’inscrire alors dans une continuité avec l’histoire de la peinture par exemple. De plus, une vidéo est montrée dans un espace d’exposition, elle interagit avec d’autres Š«uvres (elle participe à  une scénographie globale pensée par un conservateur ou un curateur), ce qui n’est pas le cas au cinéma.

Avec la vidéo, le rapport à  la technique est aussi beaucoup plus direct : le spectateur est impliqué dans la réception de l’image et dans l’oeuvre avec la présence d’un vidéoprojecteur par exemple. Cependant, on ne peut pas dire que l’art vidéo et le cinéma soient indépendants l’un de l’autre car ils se sont construits ensemble et il y a toujours eu une sorte de rivalité entre les deux.