Culture | 16.10.2013

Euphorisante mélancolie

Texte de Juliette Ivanez | Photos de EF Figie
Après avoir écumé toute l'Europe cet été (et fait un détour par le Montreux Jazz et l'Openair Gampel), le groupe indé rock venu de Birmingham était invité à  jouer samedi dernier sur la scène du festival Vernier sur rock près de Genève.
"Le charisme du chanteur d'Editors, une même intensité au Lignon qu'il y a eu dans le passé avec Radiohead", commentent les organisateurs du Vernier sur rock sur leur page Facebook.
Photo: EF Figie

«Editors? Ah oui, j’ai entendu leur dernière chanson sur Couleur3». C’est le commentaire que vous risquez très probablement d’avoir si vous parlez à  vos amis des anglais d’Editors.

 

23 heures, à  la salle des fêtes du Lignon. L’espace de quartier qui accueille le festival Vernier sur rock est niché au cŠ«ur de la célèbre cité de béton, construite en 1967 à  l’ouest de Genève et formée d’un unique bâtiment long de plus d’un kilomètre. Si vous avez déjà  survolé la ville en avion, vous avez certainement vu sa silhouette impressionnante se dresser plus haut que toutes les autres constructions de la cité de Calvin. En pleine nuit froide, le gigantesque immeuble baigné d’ombres a quelque chose de fantomatique. A la descente du bus, saisis par le silence un brin angoissant façon far west urbain, on se fie aux indications de quelques rares passants pour trouver son chemin. Et on s’oriente à  l’oreille pour percevoir les échos du festival, qui n’est finalement qu’à  quelques encablures de là . Le chemin pourtant a paru long.

 

Ombres chinoises

Sur place, la grande scène est en stand-by. Les belges de Balthazar ont conquis le public en début de soirée, et à  présent chacun vaque nonchalamment à  ses occupations en attendant que Editors monte sur scène. 23 heures 20, une épaisse fumée d’ambiance flotte sur les planches – et enveloppera d’ailleurs durant tout le concert le claviériste et le batteur, relégués à  l’arrière-plan derrière ce flou, que l’on salue quand même. La scénographie est clairement travaillée, et en première ligne les silhouettes de Tom Smith, Russell Leetch et Justin Lockey se détachent, telles des ombres chinoises aux contours finement taillés dans le halo diffus des projecteurs.

Dès les premières notes chantées par Smith, le soulagement est immense: tout pareil que sur les albums, sa voix profonde et hypnotique procure des frissons. Elle est donc bien vraie, cette voix incroyablement mélancolique et belle, qui touche une corde sensible. Le personnage pourtant ne laisserait rien présager de son timbre. Mi-burlesque mi-torturé, facétieux mais sans sourire à  outrance, Tom Smith, 32 ans, n’a rien du chanteur dépressif et caverneux qu’on aurait pu imaginer.  Et c’est tant mieux. « J’ai eu la chair de poule plus d’une fois« , commente Sarah, 32 ans. « Futur Muse? »

 

Au bout du tunnel

Editors commence tout juste à  percer auprès du grand public hors du Royaume-Uni. Ils n’en sont pourtant pas à  leur coup d’essai: The Weight of your Love, sorti en juillet 2013, est leur quatrième album. Alors que s’est-il passé pour qu’ils sortent de la confidentialité du cercle des initiés de la scène indé anglaise? A en croire le chanteur Tom Smith, le groupe a été forcé de se renouveler après que le guitariste Chris Urbanowicz ait rendu son tablier en avril 2012, avant l’enregistrement du quatrième opus. Epilogue d’une période noire et tendue. Comme l’explique le chanteur dans une interview donnée au site web britannique Digital Spy en juillet dernier, Editors est passé très près de la rupture: «l’éventualité [d’une séparation] était plus proche qu’elle ne l’a jamais été». Mais ces dissensions internes n’ont pas eu raison du groupe, et avec deux nouveaux membres, huit ans après l’un de leurs premiers succès avec le single All Sparks, l’alchimie opère de nouveau. Les riffs de guitare ont repris leur place là  où le synthétiseur s’était  massivement imposé dans les compositions du troisième album, In This Light and on This Evening, sorti en 2009.

Visiblement, les membres du groupe maitrisent toute une palette de styles musicaux différents. Les sonorités rock aussi bien qu’électro s’enchaînent, sans toutefois que l’on perde de vue le fil rouge de ce qui fait la musique d’Editors: un univers, une voix, des paroles qui ont la belle mélancolie comme dénominateur commun. Exception pourrait être faite de la chanson A Ton of Love, extraite du dernier album et étonnamment joviale.

 

Le beau est triste, le triste est beau. «There’s sugar on your soul, but it breaks my heart to love you», chante Tom Smith sur le titre Sugar. Pourtant sur scène, Editors n’a absolument rien de déprimant. «Transcendée», écrira plus tard Sarah sur les réseaux sociaux à  propos du concert. Elle a trouvé le mot. Dans un bilan publié sur leur site internet, les organisateurs de Vernier sur rock, qui ont accueilli plus de 2000 festivaliers en trois jours, estiment que Editors a joué un concert «qui restera dans les annales des plus belles soirées de la Salle des Fêtes du Lignon.»