Culture | 23.10.2013

Bad Film: la perle du LUFF

Bad Film, malgré sa description douteuse révèle pourtant de belles surprises. Il a été projeté en soirée d'ouverture du Lausanne Underground Film & Music Festival (LUFF) le 16 octobre.
Un nom tel que Bad Film et de multiples éléments qui ne présageaient rien de bon. Et pourtant... Photo : LUFF

Tout les ingrédients semblaient réunis pour assister à  un film des plus mauvais. Premièrement son titre : Bad Film. Puis, le fait annoncé que le réalisateur a souvent changé de caméra, qu’il n’avait pas de moyens financiers, que l’image est parfois mauvaise. Le fait encore qu’il ait été tourné sans autorisation aucune et ses 150 minutes de rush assemblées tant bien que mal 17 ans après le tournage (en 2012) ! Au final, que nenni ! C’est une bien belle perle que nous a présenté le 16 octobre le Lausanne Underground Film and Music Festival en film d’ouverture.

 

En 1995, Sion Sono et son collectif artistique Tokyo Gagaga tournent dans les rues de Tokyo, sans autorisation. Mais il laisse tomber son projet faute de ressources financières et sa carrière prend une autre voie que celle que son film laissait présager. En 2012, il ressort finalement ses pellicules abandonnées et monte un film entier, Bad Film, résultat d’un travail titanesque.

 

Quand le scénario rencontre la réalité

Ce long-métrage, réalisé avec l’aide de près de 2000 personnes, membres pour la plupart du collectif Tokyo Gagaga, place le spectateur déboussolé dans un état de questionnement permanent. Qui est acteur ? Qui est figurant sans le savoir ? Qui est méchant, qui est gentil ? Qu’est-ce qui est réalité et qu’est-ce qui est fiction ?

 

L’histoire est celle d’une véritable lutte des gangs, entre les Kamikazes, japonais xénophobes et homophobes, et les Baihubang, immigrés chinois tentant d’asseoir leur appartenance à  la ville. D’une violence sans pareille, les deux gangs rivaux se mènent une guerre interminable à  l’insu des autres habitants… Tout comme les membres du collectif ont investi les rues à  l’insu des passants. A l’image de cette scène d’ampleur phénoménale, dans laquelle 2000 figurants se trouvent sur un rond-point parmi les plus fréquentés de la ville, sans que personne n’ait été averti. La police arrive, et les course dans les rues. Ce n’était pas prévu, mais Sion Sono fera avec. Quand le scénario rencontre la réalité. Et ce qui lui donne tout son charme, c’est le discours permanent selon lequel ceci n’est pas vraiment un film. En tout cas, pas comme les autres.

 

Les chapitres nommés au fil des minutes, les caméras apparentes, les changements de caméra fréquents, les justifications de Sion Sono lui-même – « vous voyez les caméras, mais c’est parce que le leader des Kamikazes est narcissique et demande à  se faire filmer en permanence », affirmant par ailleurs et paradoxalement la véracité de l’histoire – contribuent à  lui donner à  l’oeuvre un air de film qui ne veut pas en être un. Le rappel permanent au spectateur : il est en train de visionner un scénario à  la limite du documentaire, le questionnement permanent dans lequel il se trouve – qu’est-ce qui est planifié ou pas? – le pousse à  finalement croire à  l’histoire plus qu’autre chose.

 

La violence au service des révoltes

Les Kamikazes sont homophobes et vouent une haine réciproque et sans borne aux Baihubang. Pourtant il apparaît que la plupart des Kamikazes sont des homosexuels refoulés – ayant peur de se dévoiler puisque leur leader « déteste les pd » – et que japonais et chinois peuvent cohabiter, rire et partager ensemble, contrairement à  ce que font penser ces gangs. La violence sans limite dont les membres du gang Kamikaze font preuve les amènent à  réfléchir à  deux fois à  leurs actions. Une fois une paix forcée en place, les comportements changent, les personnalités s’affirment. Finalement, personne ne sait vraiment pourquoi il tape sur l’autre et chacun remarque qu’il pourrait vivre comme il l’entend, homosexuels au grand jour et rivaux de toujours enfin amis.

 

Aussitôt dit, aussitôt fait : les homosexuels refoulés du gang Kamikaze s’affirment, s’allient avec la communauté gay du gang des Baihubang pour lancer un commerce et gagner le monopole. On se dit que tout pourrait aller pour le mieux, mais la haine et les préjugés sont si profondément ancrés qu’un carnage est inévitable. Bad Film, d’une apparente envie de jouer les fauteurs de trouble, transparaît finalement tel un manifeste de tolérance et une envie de pacifier les relations. Mais il montre aussi cette résolution des événements comme une utopie, qui ne peut se finir qu’en conflit tant que les mentalités des gens n’auront pas fondamentalement changé.