Culture | 17.09.2013

«Tant qu’il pleut en Amérique…»: un éclairage inquiétant sur l’Ethiopie

Texte de Mathieu Roux | Photos de DR
Avec "Tant qu'il pleut en Amérique...", le genevois Frédéric Baillif a souhaité poser un regard neuf sur l'Ethiopie. Mais son film se révèle plutôt alarmiste.
Si selon le proverbe la pluie cesse de tomber en Amérique et que l'exploitation continue, le spectre de la famine qui plane sur l'Ethiopie pourrait bien redevenir réalité.
Photo: DR

«Tant qu’il pleut en Amérique,… nous n’avons pas de souci à  nous faire.» C’est sur la base de ce proverbe éthiopien que le cinéaste genevois autodidacte Frédéric Baillif a souhaité poser sur l’Ethiopie un regard neuf avec son documentaire « Tant qu’il pleut en Amérique… », actuellement en salles. Mais son entreprise se révèle contradictoire.

 

Au début du film, le vŠ«u du cinéaste est respecté. Il présente l’Ethiopie sous un jour nouveau, au travers de différentes situations: le développement fulgurant de sa capitale Addis-Abeba, le discours d’un entrepreneur, le combat d’une femme pour que persiste à  l’antenne son programme télévisé éducatif…

 

Mais les choses se gâtent par la suite. Le film est alarmant, malgré la volonté réussie d’abandonner le cliché de l’enfant amaigri véhiculé par la famine, et le non-traitement (voulu) du problème des paysans africains. La crise alimentaire semble menacer à  tout moment, au fil du documentaire. La situation est même jugée «déprimante» par l’un des protagonistes interviewés. Cependant, cette antinomie du cinéaste est un mal pour un bien: elle lui permet (peut-être malgré lui) de démontrer subtilement la situation de dépendance aberrante dans laquelle sont plongés les Ethiopiens quant à  l’aide internationale.

 

Le paradoxe de l’aide internationale

Aux plus vieux d’entre nous, le film rappelle aussi amèrement l’absurdité de la chorale scolaire, lorsque nous chantions à  tue-tête We are the world sans rien y comprendre. Ce tube planétaire est connu de tous: il est interprété en 1985 par USA for Africa, un supergroupe américain composé de 44 artistes dont Michael Jackson, Ray Charles ou encore Bob Dylan. Le titre, à  portée humanitaire, se vend à  plus de dix millions d’exemplaires autour du monde et permet de lever des fonds pour venir en aide à  l’Ethiopie, alors touchée par la grande famine. A cette époque, l’incapacité du gouvernement éthiopien à  gérer la crise alimentaire provoque la mobilisation de l’aide internationale qui envoie de la nourriture, bien qu’une partie des sols du pays soit extrêmement riche. En plus de la situation catastrophique, l’aide apportée profite à  son insu au gouvernement en pleine politique de «villagisation»: ce soutien international favorise le relogement des agriculteurs les plus durement touchés dans des villages construits de toutes pièces. Mais le déplacement forcé de la population entraîne la mort de 200’000 personnes. Au final, entre 1984 et 1985, un million de personnes périront de la grande famine en Ethiopie.

 

Comme pour beaucoup de pays africains, l’agriculture est, en Ethiopie, la première activité économique et la première source d’alimentation. Le secteur génère 80% des emplois et 90% des exportations. La majorité du travail pour lequel les Ethiopiens sont sous-payés est donc destiné à  l’étranger. Aujourd’hui, faute de terres cultivables dédiées à  nourrir le pays et de salaires décents, l’aide alimentaire a repris le relais. L’hypocrisie prend tout son sens, lorsque l’on sait que la majeure partie de cette aide provient des Etats-Unis et que certaines multinationales américaines empochent les bénéfices de la récolte de café, deuxième denrée en tête des exportations. Aussi, si selon le proverbe la pluie cesse de tomber en Amérique et que l’exploitation continue, le spectre de la famine qui plane sur l’Ethiopie pourrait bien redevenir réalité.

 

 

Malgré ce point de vue plutôt catastrophiste, le documentaire est au final une franche réussite. Sur la forme également, de très beaux plans s’intègrent étonnamment bien au propos, entre lesquels la parole est donnée à  quelques intervenants locaux tout en permettant au spectateur de voyager le temps de la projection.