Politique | 11.09.2013

L’obligation de servir en péril?

Le 22 septembre prochain, le peuple sera appelé à  se rendre aux urnes. L'un des trois objets de ces votations populaires, une initiative visant à  abroger le service militaire obligatoire, fait d'ores et déjà  couler beaucoup d'encre. Analyse des enjeux au travers de trois articles et de deux avis, d'une votation qui touche à  l'un des piliers helvétiques.
Si le service militaire obligatoire est supprimé, comment l'armée suisse recrutera-t-elle des volontaires? Qu'adviendra-t-il du service civil et de la protection civile? Et quid de la sécurité du pays? Autant de questions mises sur la table autour des votations du 22 septembre.
Photo: Julien Calligaro

Encore des votations? Eh oui: trois différents objets sont au programme des prochaines votations fédérales, prévues pour le 22 septembre 2013. Outre la Loi fédérale sur la lutte contre les maladies transmissibles de l’homme et la modification de la loi sur le travail, les citoyens suisses devront se prononcer sur l’initiative concernant l’abrogation du service militaire obligatoire. Lancée par le Groupe pour une Suisse sans Armée (GSsA), elle prévoit de supprimer l’obligation de servir, autant militaire que civile.

 

La nouvelle offensive du GSsA

L’acronyme «GSsA» ne laisse pas planer le doute: le but du groupe de pression est bel et bien de supprimer l’armée. C’était là  les paroles de Stéphane Rezso, membre du Comité Romand pour une Défense nationale Crédible (CRDC), lors du débat organisé par la nouvelle section des Verts Libéraux en région lausannoise. « C’est au moins la huitième fois que je m’oppose à  une initiative du genre de la part du GSsA. Je suis drillé! », lance t-il, plutôt fier. Un zèle qui fait sourire Ilias Panchard, membre du comité des Jeunes Verts suisses et du GSsA, présent pour défendre l’abrogation du service militaire obligatoire. En effet, pour atteindre son objectif de supprimer l’armée, le GSsA a déjà  lancé deux initiatives, la première en 1989 et l’autre en 2001. Mais le peuple suisse a rejeté la proposition par deux fois, avec un refus de 64,4% pour la première et de 78,1% pour la seconde.

 

Courageux, le GSsA revient donc en 2013 avec une version allégée de ce qu’il avait proposé par le passé. Concrètement, l’initiative populaire «Oui à  l’abrogation du service militaire obligatoire» modifierait l’article 59 de la Constitution fédérale. Les trois premiers alinéas du texte seraient supprimés et deux nouveaux seraient ajoutés: «Nul ne peut être astreint au service militaire» et «La Suisse a un service civil volontaire». Ilias Panchard tient à  préciser que « l’article 58 n’est pas modifié et que la Suisse conserverait donc une armée de milice, composée de volontaires ou de professionnels. »

 

Le nŠ«ud du problème: le volontariat

Et c’est justement ce volontariat, ou au contraire la professionalisation de l’armée qui pose problème. De l’observation de nos voisins européens, nous retirons que l’obligation de servir n’est plus monnaie courante. Outre la Suisse, le service militaire obligatoire existe encore au Danemark, en Grèce, en Finlande, en Estonie, à  Chypre et en Autriche [le peuple autrichien a voté à  59,8% contre la suspension de l’obligation de servir en juin passé, ndlr]. Tobia Schnebli, membre du GSsA et du comité d’initiative, en prend bonne note: «visiblement, ça n’a pas aboli les armées de ces pays». Un constat que ne partage pas Johanna Gapany, membre des Jeunes Libéraux-Radicaux: « En France, en Belgique, en Espagne ou encore en Allemagne, le bilan reste mitigé. Ces pays peinent à  recruter et se voient contraints de baisser leurs exigences en matière de recrutement. « 

 

Le nombre de volontaires pourra-t-il donc être atteint? Tobia Schnebli ne se fait pas de souci de ce côté là : «Il y a chez les jeunes une disponibilité et une envie de participer, de contribuer, de s’engager, mais nous n’offrons pas assez de possibilités pour faire des choses réellement utiles». Filipo Rivola de son côté, vice-secrétaire des Jeunes Socialistes, et bien qu’en faveur de l’initiative, est convaincu qu’il n’y aura pas assez de volontaires: «Aujourd’hui, l’armée est plutôt vue comme une contrainte. Beaucoup de jeunes arrivent déjà  à  trouver des excuses pour éviter l’armée. Très peu de monde souhaitera s’engager dans l’armée s’il n’y est pas obligé!»

 

Le colonel EMG Pierre-Michel Auer, coprésident du Comité Genevois de l’Association pour une Suisse en Sécurité. va dans le même sens: il constate malgré lui que «les gens sont de moins en moins volontaires au sens très large du terme». La critique de ce postulat jugé naïf est d’ailleurs l’argument principal des opposants qui mettent en garde sur les conséquences du volontariat dans les autres pays européens: «Malheureusement, on observe que le service volontaire n’amène pas du tout la prestation souhaitée», note  Pierre-Michel Auer. «L’Espagne doit aller recruter en Amérique du Sud et l’Angleterre doit le faire dans les prisons». Et si les seuls volontaires que l’Armée suisse connaissait étaient «des Rambos ou des extrémistes», comme l’a questionné l’année passée l’actuel président de la Confédération Ueli Maurer? Pour les opposants à  l’initiative, une armée de volontaires est donc une illusion pure et dure. La Suisse se verrait obligée de recruter ailleurs, suivant ses voisins européens. Solution que Johanna Gapany n’approuve guère: « Si la Suisse veut préserver une certaine indépendance, elle doit pouvoir assurer sa défense. »

 

Un problème aussi économique

Mais quant bien même une solution serait trouvée pour pallier à  ce manque de volontaires, Pierre-Michel Auer émet une autre crainte: «Est-ce qu’un patron acceptera de laisser partir son collaborateur quelques semaines s’il n’en a pas l’obligation légale?» Filippo Rivola lui aborde cette problématique d’un point de vue différent: « La société a changé et l’armée n’a plus un rôle aussi important qu’avant. De plus en plus, les employeurs cherchent des employés libres de toute obligation, disponibles toute l’année. »

 

De l’enjeu sécuritaire

Et comment la Suisse défendra-t-elle ses montagnes sans des hommes astreints? Tobia Schnebli est catégorique: «Le problème se poserait si la menace principale de la Suisse était celle d’une invasion militaire par un de nos pays voisins, comme cela aurait pu être le cas pendant la deuxième guerre mondiale.» Selon lui, les réelles menaces auxquelles la Suisse va devoir faire face sont le passage aux énergies renouvelables, la dégradation de l’environnement, ou encore les inégalités sociales croissantes. Filippo Rivola complète en mentionnant les attaques cybernétiques ou ciblées par avion, ainsi que les dangers climatiques. «Ce n’est pas l’armée qui nous défendra là -contre», rit-il.

 

En conférence de presse, Mesdames Amaudruz et Fontanet, toutes deux femmes politiques et membres du comité d’opposition, vont jusqu’à  affirmer que cette initiative serait «un coup fatal pour anéantir la Suisse» si elle était acceptée et ferait disparaître toute la chaîne sécuritaire. Cette crainte est également partagée par le Conseil fédéral qui affirme, dans son message concernant cette initiative, que «des conséquences graves pour la Suisse et sa sécurité» suivront en cas d’acceptation.

 

Favorables comme opposants argumentent de manière convaincue et convaincante. Même s’il est vrai que l’acceptation de l’initiative pour l’abrogation du service militaire obligatoire représenterait un enjeu massif pour la Suisse, Filippo Rivola conclut très bien en expliquant que «l’initiative est bénéfique car elle lance le débat de l’utilité de l’armée suisse et de la pertinence de sa forme actuelle.»