Culture | 25.09.2013

De la vie à  l’écran

Un heureux hasard. C'est ainsi qu'on pourrait qualifier la rencontre entre la réalisatrice Justine Malle et la jeune actrice de 20 ans Esther Garrel. Cette dernière est à  l'affiche du film «Jeunesse», sorti en 2012. Il a été projeté le 22 septembre à  l'occasion du Festival du Film Français d'Helvétie (FFFH).
La rencontre entre Justine Malle et Esther Garrel était une révélation.
Photo: ©Joëlle Misson Dans "Jeunesse", Juliette peine à  supporter la vue de son père malade. DR

Passion. Après les Journées «bleue» et «blanche», c’était le nom donné à  la «Journée rouge» du FFFH, le 22 septembre, au cours de laquelle a été projeté le film de Justine Malle. «Jeunesse» narre de façon très simple, un peu poétique, l’histoire de Juliette, 20 ans, et de son père, atteint d’une maladie dégénérative qui le mènera à  la mort. A l’annonce de cette mauvaise nouvelle, Juliette s’éloigne petit à  petit de son paternel, incapable de supporter la souffrance que la vue de ce dernier lui cause. Et surtout, Juliette se met à  chercher l’amour en s’aventurant dans des histoires sans lendemain pour échapper à  la réalité.

 

De la fiction à  la réalité

Impossible à  deviner à  la vue de ce long-métrage, mais c’est un travail de longue haleine qui a poussé Justine Malle a livrer ce récit… autobiographique. «Au départ, je n’étais pas du tout partie dans cette direction», explique-t-elle. «Je voulais raconter l’histoire d’amour entre une jeune femme, avec des difficultés à  vivre, et un homme plus âgé qui a déjà  vécu et en a marre». Mais ça ne «prenait pas» comme on dit. Une productrice l’encourage alors à  tendre un peu plus vers sa propre histoire. «Mais tout restait très fictif et différent de la réalité», ajoute-t-elle. Des centaines de pages noircies plus tard, Justine Malle fait appel à  une scénariste qui l’encourage à  écrire «au plus près de ce qui est arrivé». Le père de la réalisatrice, Louis Malle, cinéaste, a bel et bien été atteint de la même maladie que le père de Juliette dans «Jeunesse». «J’avais un besoin fort de raconter cette histoire mais il était très enfoui. Cela s’est fait pas à  pas pour que j’ose le raconter directement dans un mode autobiographique», avoue-t-elle.

 

Des familles très liées au cinéma

Cette fille d’actrice et de cinéaste a trouvé la perle rare pour interpréter son propre rôle à  l’écran. Personne, en effet, n’aurait pu mieux comprendre la réalité d’une famille liée au cinéma qu’Esther Garrel. Cette dernière est la petite-fille de l’acteur Maurice Garrel, la fille du réalisateur Philippe Garrel et de l’actrice et réalisatrice Brigitte Sy, et la soeur du jeune acteur Louis Garrel. Esther elle-même avoue s’être totalement retrouvée dans le scénario. Est-elle tombée dedans quand elle était petite? Pas tout à  fait. Bien que plongée malgré elle dans cet univers, la jeune actrice et sa meilleure amie – chez cette dernière tous étaient médecins – s’étaient promises de ne jamais faire pareil que leurs familles. «Cela ne me semblait pas la manière de bien vivre», lance la jeune actrice. Au final, «ma meilleure amie a réussi, pas moi», rigole-t-elle. Et alors, c’est comment d’être actrice? «Parfois c’est bien, parfois c’est chiant, mais c’est comme tout!». En fait, pour Esther Garrel, cela relève d’un «hasard» si elle se retrouve sur les planches comme ses parents. A 17 ans, après qu’un directeur de casting l’a remarqué, «probablement à  une projection à  laquelle j’accompagnais un membre de ma famille», elle enchaîne plusieurs courts-métrages. Cela lui donne envie d’approfondir l’art théâtral et elle intègre le Conservatoire. Elle poursuit aussi les castings et les tournages.

 

« Ca ne marchera pas! »

Ce métier, elle l’apprécie finalement! «Ce qui me plaît, c’est jouer différentes sortes de jeux. Un rôle peut être très réaliste, ou poétique. Il y a une infinité de strates théâtrales et ce n’est jamais pareil». «Jeunesse», elle le considère comme une mise en scène plutôt poétique. Justine Malle approuve lorsqu’elle parle du texte, «très littéraire. Au premier abord, il peut sembler un peu bête ou plat». Mais il a trouvé toute son énergie dans la bouche d’Esther Garrel. Pourtant, cela ne semblait pas gagné d’avance. En voyant les photos de la jeune femme, Justine Malle n’était pas convaincue d’office: «elle était trop sensuelle. J’imaginais plutôt quelqu’un de plus maladroit physiquement», même si elle considérait l’avantage de tourner avec une actrice qui connaissait le milieu. De nature plutôt pessimiste, la réalisatrice pense: super! mais ça ne va pas marcher. «Quand quelque chose a l’air bien, je me dis que ça ne va pas fonctionner». Pourtant, Esther Garrel finit sur le plateau de «Jeunesse» après la recommandation des metteurs en scène de «17 filles» (2011) dans lequel elle a joué.

 

Quand la vérité revient en pleine face

Un film dont le stress était annoncé d’avance: quatre semaines pour tourner! A cette difficulté, Esther Garrel ajoute celle de la dimension de vérité qui planait au-dessus du tournage. «Nous avons joué dans la véritable maison de Louis Malle. Même si nous étions sur un plateau de tournage, la réalité du scénario nous revenait parfois en pleine face. C’était ambigu de gérer cela». La jeune actrice n’a pas voulu savoir quelles scènes avaient réellement existé ou non: «je me suis dit dès le début que cela ne servait à  rien que je sache». Cela n’a pas été difficile pourtant, pour Justine Malle, de revenir sur les moments difficiles de son passé. Au contraire, elle a trouvé assez de distance pour considérer sa création comme une fiction. «Mais comme c’était malgré tout mon personnage, j’essayais souvent de tirer les acteurs au plus près de la réalité». Finalement, c’est tous les intermédiaires qui font du film une fiction plus qu’une autobiographie: le texte passe par un scénariste, puis au travers d’acteurs différents qui sont différents des gens qui ont existé. C’est cela, pour la réalisatrice, qui constitue la plus grande réussite du film, «malgré ses faiblesses et hésitations»: le fait que les gens soient émus par une histoire qui s’impose comme universelle et non pas comme unique et personnelle.

 

«Jeunesse» se termine sur la mort du père de Juliette, que cette dernière apprend au téléphone. Un peu rapide, la chute laisse à  désirer et abandonne le spectateur sur sa faim. Dix minutes de plus auraient suffi: le temps de savoir comment l’histoire entre Juliette et Benjamin se poursuit et le tour était joué. Mais cette fin chancelante et ouverte, c’est peut-être celle qu’a voulu nous laisser Justine Malle; parce que rien n’est vraiment sûr quand on est jeune, et qu’on a toute la vie devant soi pour faire des choix.