28.08.2013

Rejeter l’autorité au centre de la pensée moderne

Texte de Kévin Buthey
Tink.ch a rencontré Luc Ferry, ancien ministre français et philosophe sur la question de l'évolution des clichés que l'on porte sur l'autre dans notre société et du rôle de la technologie dans tout cela. Entretien.
"Le principe du rejet des arguments d'autorité, qui est le principe même de la pensée moderne et qui conduit à  critiquer les préjugés, ne cesse de gagner du terrain." Photo NR, J.-F. Bignon

Tink.ch: Selon vous, comment a évolué la diffusion des clichés au cours du 20ème siècle?

Luc Ferry: Le propre du 20ème siècle, et plus encore du 21ème, c’est que nous ne sommes plus séparés par l’espace mais par le temps. Avec l’avion et internet, l’espace s’est considérablement réduit, les distances ne font plus peur, on se retrouve dans la journée au Brésil, aux USA, en Chine ou au Japon, et en quelques secondes seulement sur le net.

 

En revanche, jamais nos histoires n’ont été aussi dramatiquement hétérogènes. Certaines régions du monde vivent dans le Moyen-âge, tandis que d’autres sont de plein pied dans la modernité. Quel rapport avec la diffusion des clichés? Il est très profond. Dans la vieille Europe et dans les pays  qui culturellement en dépendent (les deux Amériques, par exemple), l’esprit critique est devenu la règle quasi absolue de la pensée humaine. Sans cesse, la critique nous anime, dans la presse, à  la télévision, sur le net, dans le monde politique qui passe sa vie à  polémiquer, de sorte que les clichés sont, eux aussi, sans cesse soumis à  une espèce de bain d’acide permanent. On peut bien sûr continuer à  être raciste ou homophobe, mais c’est malgré tout de plus en plus difficile et je ne connais personne qui professe ouvertement des doctrines de ce type. Ces fléaux continuent d’exister, bien sûr, mais ils se cachent et ils sont, globalement, en régression constante depuis les années trente. Il suffit de se plonger un instant dans les documents historiques de l’époque pour s’en convaincre.

 

Quelle a été l’influence d’internet sur le point de vue que l’on se fait de l’autre ?

Le net est comme la langue selon Esope: la meilleure et la pire des choses. C’est à  la fois un formidable outil d’information et de communication, mais c’est aussi le lieu qui a donné à  la bonne vieille lettre anonyme un écho qu’elle n’avait jamais eu par le passé. Le net est le lieu des rumeurs, des règlements de compte non signés. On y voit s’épanouir des moyens culturels inouïs, l’accès à  des millions de livres par exemple, mais on y voit aussi prospérer comme jamais la pédophilie, le racisme et l’antisémitisme, la délation. Bref, c’est le seul lieu ou l’esprit critique, si présent dans le reste de la société, finit par s’annuler lui-même parce que sur le net, on trouve tout et le contraire de tout…

 

Nous sommes dans l’ère des big data. Avec les réseaux sociaux, aujourd’hui on connaît presque tout sur tout le monde. N’est-ce pas un outil qui permet de réduire l’impact des stéréotypes dans notre société ?

Non, les réseaux sociaux ne permettent pas de savoir tout sur tout le monde et ce pour une bonne raison: ils sont aussi bourrés d’erreurs, de rumeurs, de désinformation. D’où l’impératif absolu de conserver un regard critique, de développer la seule chose qui nuise vraiment à  la bêtise, à  savoir: prendre de  la distance, en bref l’intelligence.

 

En Suisse, les clichés concernent surtout ceux qui vivent hors de nos frontières. Il y a un siècle, on nommait étranger celui qui ne venait pas de la même commune que soi. Qui seront les étrangers de demain ?

Ce n’est pas une particularité suisse. Un jour, je déjeunais dans un petit bistrot au fond de l’Auvergne (dans les années septante),  et le patron est venu m’offrir un verre et «causer» un peu avec moi. Fièrement, il m’a dit qu’il recevait parfois des gens qui venaient, comme moi, de loin, et même, a t il ajouté, des «estrangers de Marseille !».

 

Demain, il y aura de moins en moins «d’estrangers», parce que les temporalités différentes vont s’harmoniser rapidement. L’Inde et la Chine entrent à  une vitesse folle dans la logique capitaliste et, malgré tout, démocratique, qui fut celle de l’Europe, puis de l’Occident, de sorte que les modes de vie et de pensée vont s’unifier. Le principe du rejet des arguments d’autorité, qui est le principe même de la pensée moderne et qui conduit à  critiquer les préjugés, ne cesse de gagner du terrain. Bien entendu, les grandes religions résistent, parce qu’elles sentent bien que c’est leur survie qui est en jeu, mais peu à  peu, même en Iran, les fanatismes tomberont comme ils sont tombés en Union soviétique à  un moment où personne ne s’y attendait. Ce que nous vivons, c’est un paradoxe, à  savoir le déclin économique de l’Europe, mais la victoire de plus en plus universelle de ses valeurs.

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