21.08.2013

Faut-il craindre une « décennie noire » en Egypte?

Etat d'urgence, répression sanglante dans les camps des pro-Morsi, des centaines voire des milliers de morts. Voilà  comment l'Egypte a fait la une ces derniers jours. Lahcen Mehennaoui, militant et ancien vice-président d'Amnesty Algérie, y voit des similitudes avec son propre pays, plongé dans une guerre civile après ses premières élections législatives multipartites en 1991.
Lahcen Mehennaoui, militant et ancien vice-président d'Amnesty Algérie: "Un scénario à  l'algérienne est réellement possible en Egypte".
Photo: DR Lahcen, ici de passage au secrétariat d'Amnesty Suisse à  Berne, explique les problèmes que les militants algériens comme lui rencontrent quotidiennement. Manuela Kälbling

Mercredi 14 août, la police égyptienne évacue de force les places du Caire où les partisans du président destitué, Mohamed Morsi, manifestent depuis six semaines. Le parti de l’ex-président, les Frères musulmans, parlent de 2200 morts, les sources officielles de 638, selon la BBC. De nouveaux affrontements entre les pro- et anti-Morsi se produisent à  nouveau lors du «vendredi de la colère», le 16 août.

 

«Un scénario à  l’algérienne est réellement possible en Egypte. Nous avons connu ce genre de conflit et son résultat», explique d’un air inquiet l’activiste algérien Lahcen Mehennaoui. Agé de 26 ans, il a vécu la «décennie noire» en Algérie: la guerre civile entre l’armée du gouvernement algérien et divers groupes islamistes, qui a duré de fin 1991 à  début 2002. Pour Lahcen Mehennaoui, la situation egyptienne est semblable à  celle de son propre pays il y a vingt ans.

 

1991: guerre post- élections en Algérie

Retour dans le temps. La guerre civile en Algérie a été déclenchée après la victoire du Front islamique du Salut (FIS) au premier tour des législatives de l’année 1991: le jour suivant ces élections, le scrutin était annulé et aussitôt, des massacres et des attentats ensanglantaient le pays. Une situation qui rappelle étrangement pour Lahcen celle de l’Egypte et la victoire électorale des Frères Musulmans en mai 2012 et de Mohamed Morsi en juin 2012. «Comme le FIS, ils bénéficiaient de la légitimité des urnes», observe t-il. En Algérie, le conflit s’est soldé par la victoire du gouvernement, suivie de la reddition de l’Armée Islamique du Salut, le bras armé du FIS. Bilan: 150-˜000 à  200-˜000 morts, plus de 10-˜000 disparus, 1.5 millions de déplacés, selon l’ONG Algerie Watch. En Egypte, l’armée tient actuellement les reines. Le conflit perdurera-t-il?

 

L’Algérie ne s’est toujours pas remise de la guerre civile, même si celle-ci s’est terminée en 2002 et que l’état d’urgence a été levé en février 2011, après 19 ans. «La démocratie n’est que du noir sur blanc. Les Algériens ont du mal à  considérer la crédibilité des partis politiques. La corruption, le vandalisme et le non-respect des droits humains cernent encore le pays», observe Lahcen. Des militants comme lui rencontrent des restrictions, des répressions ou même des arrestations à  chaque fois qu’ils essayent de manifester. L’histoire d’Algérie reproduira-t-elle son schéma en Egypte? Si c’est le cas, le pays des pyramides a encore de longues années de conflit devant lui.

 

2013: le début d’une guerre civile en Egypte?

D’ailleurs, Lahcen se montre plutôt pessimiste envers l’Egypte: «Avec la destitution de Morsi début juillet et l’ordre d’arrêter 300 membres des Frères Musulmans, une radicalisation n’était pas à  exclure». Début août, le sénateur américain John McCain, qui était au Caire en tant que médiateur, parlait même d’un «risque de massacre généralisé». La violence et les morts de la semaine dernière lui ont donné raison.

 

Confronté aux affrontements égyptiens qui dégénèrent, même le Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui n’arrivait pas à  s’exprimer d’une voix unie depuis la destitution de Morsi, est parvenu à  rappeler «le besoin de faire cesser les violences et de progresser vers une réconciliation nationale». Mais Lahcen craint que les Frères musulmans ne cèdent pas, ce qui pourrait finir par plonger le pays dans une grande instabilité comme en Algérie. En effet, aujourd’hui encore il reste beaucoup à  faire en Algérie et la population n’est pas encore remise de la guerre civile, en particulier les plus âgés, comme l’explique Lahcen: «Ils sont toujours sous le traumatisme de la décennie noire et ne veulent pas revivre cela».

 

Il s’engage pour une Algérie plus libre

Originaire de Kabylie, Lahcen étudie l’anglais et la littérature anglaise à  Alger et s’engage pour les droits humains dans son pays. «Je souhaite que les algériens se prévalent de tous leurs droits. L’éducation en Algérie est centrée sur les devoirs et sur le droit de vote seulement; il est difficile de changer les mentalités», regrette-t-il.Avant de s’engager avec Amnesty International en 2007, Lahcen avait milité pour d’autres associations. Pour le moment, il est membre bénévole du comité de pilotage du Réseau jeunes International.

 

Le jeune activiste conseille aux militants des droits humains en Egypte de faire attention à  eux. «Pendant la décennie noire, Amnesty Algérie était entre deux lames, celle des terroristes et celle de l’armée», précise-t-il. Ces militants dénoncent la violence des deux parties au conflit de manière autonome et neutre; et chaque camp peut alors les percevoir comme des ennemis. Lahcen attribue ainsi un grand rôle aux militants égyptiens: «Ils sont des médiateurs, des mobilisateurs, des sensibilisateurs pour que tout se déroule pacifiquement

 

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