Culture | 04.06.2013

Au coeur du pouvoir

Après la polémique autour de l'ouvrage photographique In Jesus' Name, beaucoup attendaient de voir ce qu'il adviendrait de l'exposition du photographe suisse Christian Lutz. Planifiée depuis plus d'un an au Musée de l'Elysée, c'est maintenant chose faite. "Trilogie" est exposée du 5 juin au 1er septembre.
A gauche, un aperçu du rendu des photos censurées, "ornées" d'une bande noire sur laquelle figure le texte de la requête.
Photo: © Joëlle Misson De la série In Jesus' Name, 2012, © Christian Lutz De la série Tropical Gift, 2010, © Christian Lutz

Un homme, debout sur une estrade. Il tend sa main en direction d’un coeur géant, taché de rouge. En arrière plan, une image du Christ à  la croix. Et au premier plan, un homme en chaise roulante l’écoute. C’est l’ image qui s’impose en premier au visiteur de l’exposition Trilogie du photographe suisse Christian Lutz, dès le 5 juin au Musée de l’Elysée.

 

Au dessus de la photographie: In Jesus’ name, le nom du troisième et dernier volet de la trilogie de Christian Lutz, consacré au pouvoir religieux. Ce troisième épisode prend une place importante et primordiale dans l’exposition consacrée à  ce travail. La première raison est simple: ces photos sont inédites et clôturent dix ans de travail de prises de vues et de sélection. La deuxième raison qui confère à  cette partie de l’exposition un caractère immanquable, c’est bien sûr la polémique qui a suivi la publication du livre In Jesus’ Name en novembre dernier. Tout le monde attendait donc de voir ce qu’il adviendrait de ce travail d’un an au sein de la communauté ICF à  Zürich.

 

Pour rappel, fin novembre 2012, Christian Lutz et son éditeur Lars Müller reçoivent un dossier contenant 21 plaintes provenant de membres de la communauté pour atteinte au droit à  l’image. S’ensuivent alors audiences et jugements qui confirmeront l’interdiction de l’ouvrage In Jesus’ Name en mars 2013.

 

Pas question d’auto-censure

Pour l’exposition au Musée de l’Elysée, planifiée depuis plus d’un an, le photographe fait un choix artistique et informatif concernant les photographies concernées par des plaintes. «Le livre contenait 57 photos et 21 interdites. J’ai gardé le même ratio pour l’exposition qui présente 35 photos et une dizaine de censurées», explique le photographe. Mais comment ont-il exposé les images, même interdites, tout en respectant la décision d’interdiction du tribunal de Zürich? Les auteurs des plaintes ne sont plus reconnaissables sur les photographies et leurs visages sont astucieusement masqués par une bande noire sur laquelle nous pouvons lire le contenu de la requête des plaignants: «Ses mains sont posées sur la cuisse d’un enfant manifestement mineur […] la photo peut faire l’effet, vis-à -vis d’un tiers, d’une motivation sexuelle…» Christian Lutz, ayant fait le choix de ne jamais légender ses images afin de «laisser place à  l’imaginaire» se retrouve avec des photographies victimes d’une multitude d’interprétations qui font mouche.

 

Des bruits de couloirs survolent les discussions: l’efficacité des plaintes est due à  leur nombre. Stratagèmes. Envie de contrôler leur image de manière rigoureuse. On ne le saura pas mais ce qui reste sûr c’est que pour Christian Lutz, il est désolant de voir ses images être ainsi «amputées». Mais loin de redouter une nouvelle levée de boucliers face à  la décision qui a été prise pour exposer ses images, il espère que cela «ouvrira le dialogue.»

 

Le pouvoir de la foi

Une foule: certains sont assis, d’autres debout, d’autres discutent, certains lèvent les bras vers leur Dieu, d’autres encore pleurent. Une échographie diffusée en direct sur écran géant, des prédicateurs qui s’arment de bouée de sauvetage ou de costume de cosmonaute. Un baptême dans une baignoire, des activités de jeunesse, des prières que l’on entends presque, murmurées… Les photographies de la série In Jesus’ Name couvrent une large palette des activités et de la vie d’ICF, des «célébrations» (les cultes) aux camps de ski, en passant par des soirées déguisées. Le photographe avoue avoir été surpris de l’enthousiasme de ces jeunes et du «pouvoir de la foi qui change les vies.»

 

Protokoll et Tropical Gift, les oubliés de Trilogie?

Dans les autres salles du sous-sol du Musée de l’Elysée, une dizaine de photos rendent compte de l’expérience Protokoll, l’invitation du photographe au sein du pouvoir politique suisse. De 2003 à  2006, Christian Lutz suit les différentes activités du Conseil Fédéral suisse, des chambres fédérales aux terrasses de restaurant en passant par des voyages à  l’étranger.

 

Enfin, pour Tropical Gift, sa série réalisée en 2010 sur le pouvoir économique, Christian Lutz a pris le parti de la présenter sous forme d’un film qui diffuse les images sur fond sonore. Tropical Gift explore les réalités du commerce du pétrole et du gaz au Nigéria. «Connaissez-vous la couleur du pétrole?», s’indigne le photographe lors d’une conversation. Le choix des couleurs peu saturées semble confirmer la volonté de signifier au spectateur la couleur du liquide qu’on appelle or noir. Le fond sonore laisse penser aux gouttelettes de pétrole qui tombent, l’une après l’autre. Et pendant que certains dirigeants boivent du rosé dans une piscine de luxe, d’autres voient leurs vies et leurs habitats détruits par ce commerce mondial. Des verres levés sur la rive, et derrière, des pétroliers…

 

Mais le reste de l’exposition reste tout de même bien effacé à  côté du géant In Jesus’Name qui aura ouvert à  Christian Lutz les portes d’un quatrième pouvoir: le pouvoir judiciaire.