Culture | 16.06.2013

A mille lieues des conventions

Texte de Juliette Ivanez
Le Greenfield Festival peut se raconter infiniment, mais tant qu'on ne l'a pas vécu, on ne peut pas réellement imaginer comment les choses s'y déroulent. C'est un monde en soi, avec ses codes, sa hiérarchie, un ensemble de lois sociales autonomes qui régissent près de 20'000 festivaliers pendant trois jours. Décoiffant.
Le terrain de camping est vite jonché de détritus, mais les festivaliers s'en accommodent: au Greenfield, personne ne s'arrête sur ce genre de détail. Tout est permis ou presque, surtout au niveau vestimentaire. Photos: Manuel Lopez

Chacun son coin de camping

Sur le terrain du festival, la grande scène attire tous les regards. Mais en réalité, l’endroit où tout arrive, le cŠ«ur palpitant du Greenfield, c’est le camping. L’une de mes premières pensées en arrivant sur place a été: quel instinct peut bien pousser autant de gens, parfaitement socialement conformes le reste de l’année, à  s’entasser tente contre tente à  perte de vue dans une telle promiscuité? Car il faut bien le dire: le camping du festival est très loin de valoir 4 étoiles. Mais chacun essaie d’aménager du mieux qu’il peut ses quelques précieux mètres carré. Et là , l’expérience fait la différence: on repère tout de suite ceux qui, forts de longues années de festivals, ont absolument tout prévu (parfois jusqu’au micro-ondes à  l’arrière du vieux bus VW tout confort).

 

Retour à  la nature

Après quelques moments de perplexité profonde, j’ai finalement vite compris ce que les festivaliers venaient chercher: le Greenfield est une oasis de liberté, une parenthèse dans le diktat social, un recentrage sur l’essentiel pour l’être humain affranchi du paraître. Le festival a pour ça quelque chose de quasi-mystique: une nouvelle société s’y dessine, et le meilleur dans tout ça, c’est qu’elle fonctionne! On y apprend à  faire beaucoup avec peu, à  se réjouir des petites choses de la vie, à  se passer d’un confort pourtant bien ancré dans nos manières. C’est le règne absolu de la débrouille. Ceux qui ont expérimenté les box sanitaires Toi Toi, ingénieux mais nauséabonds, savent de quoi je parle. Affectueusement surnommés les «boites à  caca», on finit tout de même par apprécier de les trouver sur son chemin.

 

Quelques règles simples…

… pour se fondre dans le microcosme Greenfield:

 

1) Tu t’habilles exactement comme tu veux (avec une petite préférence pour les couleurs sombres): si tu décides de t’accoutrer en panda ou en chevalier anglais (ça s’est vu), de sortir tes fringues les plus moisies, de faire dans le minimalisme pour laisser tes bourrelets respirer, de te balader en peignoir de bain enduit de cambouis (ça s’est vu aussi), absolument personne ne t’en voudra. Donc si tu as toujours voulu exposer au grand jour tes tatouages les plus intimes ou porter un kilt écossais, c’est le moment.

 

2) Tu as socialement le droit (c’est même conseillé pour rester dans le ton) d’être alcoolisé du matin au soir. Ce qui signifie que tu peux arroser ton petit-déjeuner de bière sans passer pour le soûlard de service. Attention tout de même à  échelonner ta consommation, car si tu fais la sieste pour dessoûler avant même que les concerts commencent, c’est légèrement dommage.

 

3) Au camping, les chefs sont ceux qui possèdent au choix:

– un haut-parleur qui inonde de musique leurs voisins à  30 mètres à  la ronde

– un frigidaire ou une glacière sophistiquée

Mieux vaut respecter les chefs et s’attirer leur sympathie – que ce soit pour avoir de la bière fraiche, ou pour négocier en douceur quand ils décident de réveiller tout le camping à  l’aube avec de la chanson tradi allemande à  pleurer.

 

4) L’allée qui relie l’entrée du festival à  la grande scène en longeant le camping est un chemin semé d’embûches mais très distrayant. On conseille de prêter attention en vrac: aux pistolets à  eau qui visent les jolies filles (mais pas que), aux matchs improvisés de baseball-pastèque, aux free hugs un peu trop entreprenants, aux siesteux endormis à  même le bitume.

 

Sans trop réfléchir, on se prend vite au jeu. Eternels insatisfaits à  la ville, on se surprend ici à  se réjouir d’activités toutes simples. Et ça fait vraiment du bien.