Culture | 14.05.2013

Filmer la pensée

Texte de Claire Barbuti | Photos de Heimatfilm
Etonnamment, aucun film ne s'était jusqu'à  présent focalisé sur la philosophie de Hannah Arendt, grande philosophe du 20ème siècle, aussi brillante qu'éhontée. C'est désormais chose faite grâce au film «Hannah Arendt», en salles le 5 juin.
Si Barbara Sukowa crève totalement l'écran dans le rôle principal, le film peine à  entrainer les spectateurs dans une vraie réflexion de fond.
Photo: Heimatfilm

Hannah Arendt est une Š«uvre réussie grâce à  la leçon d’histoire et à  l’interprétation de l’actrice principale, Barbara Sukowa. Mais on reste malheureusement dans un conformisme qui ne rend pas compte de toute la complexité de la philosophie de la femme.

 

Morceau de pensée

La cinéaste Margarethe Von Trotta s’était lancé un grand défi: faire un film sur Hannah Arendt, c’est s’obliger à  rendre compte d’une pensée en action. «Je voulais me confronter aux problématiques liées à  la réalisation d’un film sur une philosophe. Comment regarder, filmer une femme dont l’activité principale est la pensée?», questionne la réalisatrice allemande à  l’AFP. C’est pour cette raison qu’elle propose non pas un biopic exhaustif, mais un film sur une période précise où les idées d’Hannah Arendt se façonnent: les années 1961 à  1964, de la couverture du procès Eichmann à  la polémique que suscita sa théorisation de «la banalité du mal». L’officier Eichmann est accusé d’être un monstre après son rôle actif dans la déportation et l’exécution de milliers de juifs. Hannah Arendt, seule contre tous, le présente comme un homme médiocre pris dans les rouages de la machine totalitaire.

 

Petite histoire dans la grande

Le film est d’une exactitude remarquable d’un point de vue historique – il a d’ailleurs été triplement récompensé lors du Festival du film d’Histoire 2012 à  Pessac par le prix du jury officiel, du jury étudiant et du public. Mais Margarethe Von Trotta tombe dans un des travers courants du biopic: un académisme trop prononcé. Que ce soit dans sa composition ou dans son déroulement, le film est d’une grande justesse… mais peut-être trop! L’Š«uvre reste dans un classique convenu, alors qu’elle s’est donnée pour ambition de montrer la philosophie d’une femme tout sauf classique.

 

La réalisatrice a par exemple choisi la facilité: ne pas montrer ce Eichmann, sujet de tous les regards. Elle explique au Huffington Post que «si un acteur avait joué Eichmann, on n’y aurait vu qu’une performance». Mais faire un film, n’est-ce pas aussi prendre des risques, oser de nouvelles images? Or, dans ce film, Margarethe Von Trotta se refuse à  prendre parti.

 

Petite femme aux grandes idées

Cette neutralité forcée est d’autant plus dommage qu’Hannah Arendt se caractérisait justement par son non-conformisme et par ses idées, révolutionnaires pour l’époque. Malgré les réticences de son entourage, elle décide de se rendre à  Jérusalem en 1961 pour suivre le procès Eichmann et d’en rendre compte pour le New Yorker. La représentation que la philosophe donne d’Eichmann est totalement différente de la pensée dominante, sa thèse de «la banalité du mal» inconcevable pour l’époque. Comble de son effronterie, elle met en lumière la participation de quelques responsables des communautés juives d’Europe à  l’accomplissement du génocide de leur propre communauté. Toutes ces conclusions provoquent des réactions d’une rare violence, y compris parmi certains de ses amis.

 

Si cette violence de réaction est parfaitement bien montrée – elle est très cinématographique – la complexité des pensées et des conclusions de la philosophe se perdent dans une mise en roman de sa vie. Ses amis, ses amours, ses trahisons, ses petites manies sont bien là . C’est intéressant, certes, mais ces détails prennent le pas sur le cheminement intérieur de la pensée d’Arendt.

 

Si Barbara Sukowa, actrice fétiche de la réalisatrice, crève totalement l’écran dans le rôle principal, elle peine malgré tout à  entrainer les spectateurs dans une vraie réflexion de fond. Le film a quand même le mérite de poser quelques repères historiques dans l’esprit du public. Et d’inviter à  se (re)plonger dans la lecture enrichissante – et toujours d’actualité – de la philosophe Hannah Arendt.