Culture | 27.05.2013

Et le langage fut!

Créé en avril dernier à  l'Arsenic, «Le baiser et la morsure. Opus 2 - La longueur moyenne des énoncés» de Guillaume Béguin est représenté en ce moment au théâtre du Grütli à  Genève. Une pièce de théâtre entre la performance et l'expérimentation pour le moins troublante, qui fait suite au premier volet du projet "Le baiser et la morsure" de la compagnie De Nuit comme de Jour.
Le second volet du "Baiser et la morsure", récente création de Guillaume Béguin, question le rôle du langage dans l'évolution de l'homme. Malgré certains passages un peu superflus, on assiste réellement à  une expérience plus qu'à  une pièce. Photos: Steeve Luncker

Il y a certaines pièces dont on ressort perturbé, dérangé, parfois même un peu tendu. On ne sait pas bien à  quoi l’on vient d’assister, les images défilent dans notre tête comme des souvenirs anciens. Le spectateur voudrait classer la pièce dans sa mémoire en tant que « bon moment théâtral » mais elle nous agrippe et refuse de s’en aller. Le baiser et la morsure, dernière création de Guillaume Béguin, en fait partie: on adore ou déteste mais on ne reste jamais indifférent.

 

Du singe à  l’homme

Le baiser et la morsure pourrait presque être qualifiée d’expérience spirituelle: elle nous plonge dans un état second, entre interrogation et contemplation. Quatre comédiens, visages couverts par des masques de singes très réalistes, déambulent dans une scénographie composée de cubes, de surfaces blanches et d’images de forêt. Une musique new-age complète cette ambiance feutrée. Le travail corporel des comédiens quant au mimesis des primates est stupéfiant. Chaque geste est précis, travaillé, sans jamais tomber dans la redondance abusive. Progressivement, les quadrupèdes commencent à  interagir puis se lèvent sur leurs pattes arrière et finalement enlèvent leurs masques de singes. On pourrait alors s’attendre à  ce qu’ils parlent et se comportent comme de vrais humains mais tout est fait avec plus de subtilité.

 

Sur le bout de la langue

Nous arrivons alors dans une phase à  la frontière des espèces. Le masque est tombé et l’on voit désormais des humains sur scène, pourtant, ceux-ci n’ont pas l’air d’utiliser nos techniques de communications. Un comédien essaye de parler au public en montant sur un podium. Une fois, deux fois, trois fois… Rien n’y fait, le langage ne vient pas. Ce n’est que la quatrième fois qu’il arrive à  émettre des mots. Mais là  encore, le discours est décousu et absurdement comique. Les acteurs donnent l’impression qu’il s’agit là  des premiers mots de l’humanité, que la parole vient de naître mais qu’elle est finalement assez superficielle.

 

Un autre comédien parle à  son tour, tentant de définir son ami Michel; mais privé de verbes, son discours résonne lui aussi de manière comique et désespérée. Finalement, la parole, dans ce spectacle, représente juste un élément parmi tant d’autres au lieu d’être le corps de la pièce.

 

Je parle donc je suis?

Malgré quelques longueurs et certains passages un peu superflus, on assiste réellement à  une expérience plus qu’à  une pièce. La parole est ici remise en question de manière brutale et directe. Le fait de parler nous rend-t-il «humain» ou est-ce simplement un processus d’évolution logique? Peut-on exprimer des idées complexes et des concepts sans utiliser la parole? Des questions qui restent en suspens sur les lèvres des spectateurs, qui se montrent d’ailleurs étonnement concentrés devant une pièce parfois dure à  saisir. Courez-donc voir cette création hors du commun si ce n’est pas encore fait ou bien taisez-vous à  tout jamais!

 

Théâtre de l’expérience

La compagnie De Nuit comme de Jour dirigée par Guillaume Béguin explore les limites de la compréhension de l’être humain. C’est un théâtre de l’expérience qui ne peut trouver son sens que dans un rapport privilégié avec le public. En 2007, dans Matin et soir de Jon Fosse, c’est la frontière entre la vie et la mort qui était étudiée. Dans L’épreuve du feu de Magnus Dahlström, il s’agissait du passage à  l’acte d’une extrême violence dont l’homme est parfois capable.

 

 

Le baiser et la morsure est le deuxième volet d’une série et fait suite à  une courte performance de trente minutes, dans laquelle une comédienne déguisée en gorille entrait dans une cage sous le regard éberlué des visiteurs. Fusion pour le moins troublante de la belle et la bête, le jeu était si précis qu’on pouvait s’y méprendre. Mais le gorille parlait, imitait les réactions des spectateurs puis enlevait le bas de son costume. Une jeune fille frêle apparaissait alors, sans cesser de grogner et de se jeter contre les barreaux de sa cage.

 


Info

Le baiser et la morsure. Opus 2 – La longueur moyenne des énoncés est jouée jusqu’au 31 mai au Théâtre du Grütli à  Genève.