Culture | 03.04.2013

Un grand pas pour le cinéma saoudien

Texte de Claire Barbuti | Photos de Pretty Pictures
Dans les salles obscures le 3 avril, "Wadjda" est un film saoudien narrant l'histoire d'une petite fille espiègle et rebelle qui décide de s'inscrire à  un concours de récitation de Coran.
Quoi de mieux qu'une atmosphère enfantine pour faire passer en douceur, en évitant tout censure, un message beaucoup plus politique?
Photo: Pretty Pictures

Si Wadjda gagne le concours, elle pourra s’acheter le vélo de ses rêves, et ainsi faire la course avec son ami Abdallah. L’histoire se déroule dans les rues de Riyah, capitale de l’Arabie Saoudite, où un système patriarcal et rétrograde règne toujours. Ce film est une grande réussite … La preuve par trois.

 

Coup de fraîcheur sur grand écran

Wadjda est le premier long-métrage de la réalisatrice Haifaa al-Mansour. C’est aussi la première fiction réalisée par une Saoudienne, et même l’un des tous premiers films mis en scène par un Saoudien tout court. Vous allez me dire: ce n’est pas un gage de réussite. Certes. Sauf qu’en l’occurrence, la fraîcheur d’Haifaa al-Mansour est bouleversante. «Mon plus gros soucis a été la formation. Comment étudier la mise en scène dans un pays où le cinéma n’existe pas?», confie-t-elle dans une interview consacrée au magazine l’Express (NE) le mois dernier. Elle part donc apprendre les bases de la réalisation en Australie. Ce qui touche dans son cinéma, c’est justement qu’elle ne suit aucun des codes traditionnels de réalisation: ses choix de cadrage, de mise en scène ne ressemblent à  aucun autre, et sont pourtant étonnamment maîtrisés.

 

Il faut également signaler la performance des acteurs, qui tiennent parfaitement leur rôle du début à  la fin, alors que ce n’est que leur première prestation, voire même pas leur métier. A noter particulièrement la performance de Waad Mohammed, qui joue le rôle principal de la petite Wadjda: cette actrice en herbe est d’une justesse sans faille, alternant sans accroche les moments d’émotion et les espiègleries les plus malicieuses. Haifaa al-Mansour porte un regard tendre sur ses personnages: les spectateurs s’attachent à  eux et sont transportés dans leur quotidien.

 

Une légèreté espiègle

Et Haifaa Al Mansour se sert de ce quotidien, pourtant austère, pour déployer son humour ravageur. Là  où l’on pourrait s’attendre à  un récit trop réfléchi, on trouve sur le grand écran une histoire pleine de finesse. A chaque fois que le film s’enlise dans un sérieux trop prononcé, avec une musique trop pesante, la petite Wadjda est toujours là  pour faire à  nouveau basculer le film dans l’humour et la légèreté. Car quoi de mieux que cette atmosphère enfantine pour faire passer en douceur, en évitant toute censure, un message beaucoup plus politique?

 

Une satire sous-jacente

Haifaa Al Mansour n’en est pas à  son coup d’essai: elle avait déjà  réalisé en 2005 un court-métrage documentaire Femmes sans ombre, salué et récompensé dans le monde entier, notamment à  Paris lors de la 8ème biennale du cinéma arabe. Elle y épinglait, toujours avec finesse, le machisme rétrograde régnant dans son pays. Et elle n’a rien perdu de sa verve pour ce nouveau film.

 

La réalisatrice a bien été confrontée à  quelques difficultés de tournage. «L’Arabie Saoudite est très ségrégationniste: je ne suis pas supposée tourner un film», confie-elle à  l’équipe de Tink.ch qui l’a rencontrée au Festival International de Films de Fribourg (lire l’interview); «ce n’est pas socialement acceptable d’être dans la rue avec des hommes».  La cinéaste a par exemple dû donner ses ordres de jeu depuis une camionnette, tant il est encore inconcevable, dans les rues de Riyad, de voir une femme donner des ordres.

 

Mais la société conservatrice saoudienne est épinglée dans le film même. Derrière le côté chipie de Wadjda se cache une rébellion envers un système qui regroupe dès leur plus jeune âge les filles dans des écoles pour filles, et les enferme dans des carcans et des traditions qu’elles n’ont pas le droit de quitter. Seule Wadjda a ce cran: écouter du rock, vouloir une bicyclette alors que cela peut ébranler sa vertu pour son futur mari, porter des Converse… sont autant d’actes anodins pour nos regards d’Occidentaux, mais qui font pourtant d’elle une rebelle aux yeux des Saoudiens.

 

Le personnage de Wadjda n’est pas la seule porteuse du message anti-machisme prôné par la réalisatrice. La polygamie est courante en Arabie Saoudite; et la mère de Wadjda, devenue stérile après la naissance de sa fille, doit accepter que son mari épouse une seconde femme qui lui donnera un héritier mâle.

 

Bientôt un cinéma saoudien?

Haifaa al-Mansour l’a affirmé dans une interview au quotidien français Le Monde en février: elle aime son pays, en est fière mais pense que la condition des Saoudiennes peut et doit s’améliorer. « Il faut être positif pour faire du cinéma. Je voulais que le public sorte content de la salle, pas qu’on nous plaigne. » Tout en légèreté et en sous-entendu, le poids des mots et des images est beaucoup plus ravageur que le poids des armes. Le film a reçu de nombreuses récompenses, notamment le prix de la critique internationale au festival de Venise 2012. Mais sa plus belle récompense serait sans doute de mettre en avant le côté rétrograde de l’Arabie Saoudite pour que les choses changent. Même si rien n’est pas gagné: il n’y a pour l’heure aucune salle de cinéma dans le pays…

 

 


Info

Le 24 mars dernier, Wadjda a reçu le Prix du Public au Festival International de Films de Fribourg (FIFF). A cette occasion, l’équipe de Tink.ch a rencontré Haifaa al-Mansour, présente lors du festival. Cliquez sur ce lien pour lire l’interview.