30.04.2013

Quel avenir pour le photojournalisme?

Texte de Claire Barbuti | Photos de © Paul Hansen
Les résultats des World Press 2012 ont été dévoilés et les clichés primés seront exposés du 3 au 26 mai à  Zürich. Le grand gagnant est le Suédois Paul Hansen avec sa photographie de funérailles d'un enfant dans les rues de Gaza.
Jean-François Leroy rappelait: "Twitter te fait croire que tu es une personnalité, Instagram que tu es un photographe et Facebook que tu as des amis. Le réveil va être difficile!". Ci-dessus, le cliché professionnel vainqueur des World Press 2012.
Photo: © Paul Hansen

Le cliché vainqueur a la particularité d’être une ode à  un nouveau type de photojournalisme où le traitement post-prise de vue est primordial. Il vient ainsi alimenter le débat récurrent: où se dresse la frontière entre le photojournalisme, qui doit montrer une certaine réalité, et l’esthétisme artistique? Quels rôles et moyens doit se donner le photojournalisme?

 

L’organisme World Press Photo est internationalement reconnu pour son prix qui couronne chaque année les meilleurs clichés des photojournalistes du monde entier. Le palmarès des World Press n’est pas passé inaperçu cette année! Pourquoi? Parce que la photo gagnante de Paul Hansen a la vertu de quitter l’univers du photojournalisme pour poser des questions plus globales à  chaque citoyen. C’est ce qui fait la réussite du cliché: comme l’a justement rappelé lors de la cérémonie de récompense le président du jury, Santiago Lyon, «Une bonne image doit frapper l’esprit, l’estomac ou le cŠ«ur».

 

Mais les limites de ce cliché résident aussi dans ce désir de vouloir à  tout prix toucher l’affect du lecteur de l’image: celle-ci est fortement «photoshopée» (retouchée avec l’outil Photoshop) pour la rendre plus esthétique, pour toucher plus profondément l’esprit du spectateur. Mais dès lors, une question se pose: modifier ainsi la réalité, ou du moins jouer avec elle après le moment de prise de vue de l’instant présent, est-ce encore du photojournalisme?

 

Numérique ou pas numérique?

Le photojournaliste est un savant mélange entre l’artiste photographe, qui cherche l’esthétique, et le journaliste, qui se doit d’informer et de décrire la vérité au public. Or, ces dernières années, de nombreuses remarques fusent: fini –du moins en partie- les temps du photojournalisme à  la Capa, où le lecteur s’émerveillait de la force de l’image qui semblait restituer la vérité du moment tel quel. Désormais, avec les outils technologiques, la photographie est de plus en plus retouchée, de plus en plus reconstruite.

 

Dans leur ouvrage paru en 2012 40 ans de photojournalisme/Génération SIPA, Michel Setboun et Sylvie Dauvillier retracent cette évolution du journalisme, en finissant par un constat aussi pessimiste que réaliste: «Cet ouvrage a pour ambition de faire revivre cet âge d’or aujourd’hui révolu». Lorsque Sebastião Salgado commença à  photographier la misère dans les années 70 pour montrer une population dont personne ne parlait (et ne parle toujours pas), tout le monde l’a montré du doigt: quelle honte de faire de si belles images, d’utiliser ainsi cette lumière, avec des situations si dramatiques! Est-ce honteux d’utiliser tous les outils en notre possession pour mettre en avant une situation, une vérité préoccupante, quitte à  l’outrancier quelque peu pour qu’elle parle plus aux gens? Est-ce encore du photojournalisme ou est-ce qu’on tombe dans de l’art pur?

 

Certains artistes souhaitent dépasser ce clivage et révolutionner totalement le monde du photojournalisme. Richard Mosse et son Kodak Aérochrome (dont la pellicule modifie les couleurs) en est le parfait exemple. Ainsi qu’il le confiait lors d’un entretien la semaine dernière, il se sert de son appareil «pour jouer avec les situations et les couleurs qui se croisent et s’entrecroisent au Congo, et ce afin de renouveler l’idée que l’on pouvait avoir du pays à  la vue des précédents reportages photographiques effectués dans ce pays».

 

Le numérique, aide ou handicap pour le photojournalisme? Un des plus grands photojournalistes contemporains, l’Iranien Reza, pense «qu’il faut qu’on se donne la peine de devenir de meilleurs artistes pour que nos histoires aient davantage d’impact». Un avis, son avis. Reste la liberté à  chacun de se faire le sien …

 

Tous photographes?

Mais le photojournalisme n’est pas entaché uniquement par cette seule polémique. Le développement de nouveaux outils numériques va de pair avec un engouement nouveau pour le cliché: jamais autant de photographies n’ont été prises partout dans le monde, et on se les partage rapidement et facilement. Mais alors, où s’arrête l’amateurisme et où commence le professionnalisme? Dans son éditorial annonçant le programme des Visas pour l’image, festival du photojournalisme qui se tient chaque année en France, Jean-François Leroy rappelle la diffusion d’un tweet éclairé sur la situation actuelle: «Twitter te fait croire que tu es une personnalité, Instagram que tu es un photographe et Facebook que tu as des amis. Le réveil va être difficile!».

 

Peut-on encore vivre du photojournalisme?

On ne peut pas écrire d’articles sur le photojournalisme sans mentionner des noms: Olivier Voisin mort en Syrie, Walgney Assis Carvalho assassiné au Brésil, et tant d’autres qui ont perdu la vie sur le terrain au cours de l’année qui vient de s’écouler. Leur passion, c’était le photojournalisme, c’était être au plus près des événements pour les rapporter au monde.

 

A côté de ça, de plus en plus de personnes prennent en photo instantanément ce qu’elles ont sous les yeux (et le diffusent à  la vitesse de l’éclair). Et la situation des photojournalistes est plus précaire que jamais. Les commandes de presse se font de plus en plus rares. Les photographes partent sans soutien, sans être sûrs de pouvoir à  leur retour vendre les clichés pris parfois dans des conditions extrêmement dangereuses.  Le photographe Marc Roussel a ainsi confié le mois dernier à  l’OJIM (Observatoire des Journalistes et de l’Information Médiatique): «En quinze ans, le nombre de commandes fermes a été divisé par trois, la valeur marchande d’un reportage par deux et le temps qu’il faut y consacrer ne cesse de s’accroître avec le travail de postproduction numérique. Ce qu’autrefois le laboratoire – et donc le journal – assumait, c’est aujourd’hui le photographe qui le supporte sans contrepartie financière».

 

Afin que chacun puisse être confronté directement aux images du monde, le photojournalisme est indispensable dans un régime démocratique. Tous les moyens doivent être déployés pour que ce métier perdure et persiste. Concernant l’utilisation ou non du numérique pour montrer cette réalité, à  chacun de se faire sa propre opinion. Pour cela, rendez-vous du 3 au 26 mai prochain à  Zürich où l’agence de photo suisse Keystone propose une exposition des gagnants des World Press. A vos agendas et vos lunettes, l’art et la vérité vous attendent!

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