Culture | 30.04.2013

L’Ecume des jours: Boris Vian sur grand écran

Texte de Clarisse Baudraz | Photos de © StudioCanal
C'est au fil des images qui lui sont venues lors de sa première lecture du roman, lorsqu'il était adolescent, que le réalisateur Michel Gondry [connu également pour avoir réalisé The We and the I, (2012) et The green hornet, (2011)] se lance dans l'adaptation du chef-d'S«uvre surréaliste de Boris Vian, L'écume des jours, publié en 1947 aux éditions Gallimard. Adapter à  l'écran l'univers si particulier du roman n'est pas mince affaire, mais le français s'en sort avec brio.
Le sublissime duo Audrey Tautou-Romain Duris, à  l'affiche de L'Ecume des jours.
Photo: © StudioCanal

C’est dans un univers déroutant teinté de poésie et de surréalisme que Colin, jeune homme sensible et idéaliste, tombe amoureux de la belle Chloé, qui semble être l’incarnation-même du blues du même nom composé par Duke Ellington, célèbre jazzman américain. Accompagnés de leurs amis proches dont Chick, le meilleur ami de Colin, inconditionnellement passionné de Jean-Sol Partre (fameuse contrepèterie du philosophe Jean-Paul Sartre) et lui-même amoureux d’Alise, la nièce de leur cuisinier Nicolas, les deux amoureux filent le parfait amour. Jusqu’au jour où Chloé tombe malade: un nénuphar pousse dans son poumon droit. Débute alors le déclin de leur bonheur et de leur univers. La maladie de Chloé éprouve chacun des personnages, y compris la souris vivant avec eux.

 

Un subtil jeu d’acteur

Avec Romain Duris et Audrey Tautou comme protagonistes principaux (Colin et Chloé), accompagnés de Gad Elmaleh (Chick), Omar Sy (Nicolas) ou encore Charlotte Le Bon (Isis), le casting en ferait rêver plus d’un! Le résultat final n’en est que plus remarquable. L’alchimie et la complicité opèrent une fois de plus à  merveille au sein du duo Tautou-Duris, que l’on avait déjà  pu voir briller en 2002 sous la direction de Cédric Klapisch dans L’auberge espagnole, puis à  nouveau dans Les poupées russes (2005). Chaque personnage est magnifiquement bien interprété. Les acteurs se fondent parfaitement dans le décor et l’univers si particulier d’un roman pas comme les autres. Au final, on assiste à  un jeu d’acteur subtil et travaillé, des échanges naturels, le tout accompagné d’une pointe d’humour qui n’aurait su manquer à  un tel groupe d’acteurs.

 

Des décors plus vrais que nature

A l’ère des effets spéciaux numériques de plus en plus sophistiqués, Michel Gondry fait le choix de favoriser des effets spéciaux mécaniques, à  savoir la création matérielle des décors, présents réellement durant le tournage. L’univers féerique de Boris Vian est donc traduit avec légèreté et réalisme, et l’on retrouve ainsi à  l’écran quelques-uns des célèbres objets du roman: le pianocktail, le surréaliste piano inventé par Colin servant un cocktail différent selon le morceau que l’on joue, la sonnette-scarabée qui s’enfuit en courant sur les murs lorsque l’on sonne à  la porte, de même que plusieurs autres ajouts créatifs qui se fondent avec exactitude dans le décor.

 

Les enchaînements sont subtilement amenés, et le jeu de textures est également plus qu’intéressant, avec une réelle recherche de matières et d’effets. Certain de ces résultats surprendront principalement les adeptes du roman d’origine, comme l’intrusion audacieuse d’animation ou l’évolution vers le noir et blanc au fil de l’avancée de la maladie de Chloé. Un choix du réalisateur qui s’applique avec une justesse indéniable au fil des images.

 

Le cuisinier au frigo

Chaque détail est minutieusement calqué sur le roman, qui tient d’ailleurs dans le film une place incontournable. On assiste ainsi à  son écriture dans un atelier absurde, quelques-unes des plus belles phrases du roman défilant sous les yeux du spectateur. Les dialogues sont remarquablement proches des originaux, pour le plus grand plaisir des amateurs de jeux de mots et d’autres belles tournures. Plusieurs ajouts parfois, quelque peu caricaturaux, viennent s’immiscer dans cette adaptation, mais on y retrouve parfaitement et avec féerie l’univers du roman. Un monde poétique où les personnages sont des airs de jazz, la maladie un nénuphar, la mort un élément grotesque, la drogue des Š«uvres célèbres de Jean-Sol Partre, la danse un allongement grotesque des jambes, un monde où l’on retrouve le cuisinier dans le frigo et où l’on peut se balader dans Paris assis dans un nuage en carton soulevé par une grue.

 

Ainsi, nombreux sont ceux qui sont déçus après avoir visionné l’adaptation d’un roman qui leur a plu, pour la simple et bonne raison que ce n’est jamais « pareil ». Mais n’est-ce pas justement ce que l’on attend d’une adaptation cinématographique: une certaine créativité bien que limitée par le respect de l’Š«uvre de départ? C’est en tout cas ce que nous propose ici Michel Gondry, celui qui aura adapté l’ inadaptable.