09.04.2013

L’art de…boire

Il est là , sur la plaine de Plainpalais, deux fois par semaines: le mercredi et le samedi. Il viendra par tous les temps, ne sautera pas les jours fériés.
Depuis plus de trente ans, le marché aux puces et ses objets tous plus originaux les uns que les autres occupe les abords de la plaine de Plainpalais, deux fois par semaine. Christian Berard a toujours été pucier. «L'âge d'or du marché aux puces était dans les années 90. J'arrivais à  8h avec le camion plein, à  9h30, tout était vendu!». Photos: Léonore Stangherlin

Cela fait plus de trente ans qu’il est fidèle au rendez-vous sur la plaine de Plainpalais (il se trouvait, jusqu’en 1970, sur la Place Isaac Mercier) et qu’il joue un rôle dans la vie de beaucoup de Genevois. Il est le vestige de vies passées. D’époques révolues. De modes de vie oubliés. Un symbole de souvenir aussi. Je parle bien sûr du marché aux puces de Genève.

 

Je ne pourrais pas dire à  quand remonte ma première visite dans ce marché. J’ai l’impression d’avoir grandi dedans, entourée de tableaux, de meubles anciens, de bizarreries sans nom, de bric-à -brac et de livres poussiéreux. Le plus frappant c’est la beauté, le savoir faire qui entourent même les objets les plus simples. Un art que l’on sacrifie maintenant au profit du prix ou de l’utilité. Ce sacrifice loin d’être une bonne ou une mauvaise chose, est une simple évolution de nos modes de vie. Mais ces objets anciens demeurent pour nous rappeler qu’il y eut un temps où tout était un art.

 

Un objet…

Christian Berard tient un stand sur le marché aux puces de Plainpalais. Je l’ai rencontré alors que je cherchais le premier objet de ma chronique. Mes yeux se sont posés sur une table de bois brut sur laquelle étaient posées plusieurs carafes de cristal et quelques verres. Sur de petits écriteaux d’argents ciselés on pouvait lire «Gin» et un peu plus loin «Whisky». Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, comme l’a si bien écrit de Musset? Non! Lorsqu’on regarde ces objets, la certitude nous vient qu’il y eut un temps où boire était un art.

 

Les carafes et les verres datent de la première moitié du 20ème siècle, me précise Christian, et sont d’une classique beauté. Devant elles, plusieurs images me viennent. Celle d’un noble des années 1900, sirotant la boisson magique au coin d’un feu de cheminée. Celle, aussi, d’un général dans son bureau, en pleine guerre mondiale, buvant dans un verre sublime pour oublier l’horreur. Quand j’ai interrogé Christian sur la véritable histoire de ces objets, il m’a répondu: «Je ne la connais pas, je suis un vendeur et j’essaie de ne pas m’attacher aux objets que je vends.»

 

…et son pucier

Christian est pucier «depuis bien trente ans» et n’a jamais fait d’autre métier. Mais c’est pourtant par nécessité qu’il s’est mis à  vendre des antiquités. Avant cela, il vendait des habits sur les marchés: «ça marchait très bien jusqu’à  la fin des années 1980. Puis les magasins ont commencé à  baisser leurs prix et j’ai perdu beaucoup de clients». Pour échapper à  cette mauvaise conjoncture, Christian est devenu marchand de tapis, puis de brocante. «L’âge d’or du marché aux puces était dans les années 90. J’arrivais à  8h avec le camion plein, à  9h30, tout était vendu!»

 

Quelle ambiance règne sur le marché? Assurément sympathique. «Entre puciers, on n’est pas vraiment des concurrents, on ne vend pas la même chose. J’ai même beaucoup de très bons amis qui travaillent ici avec moi. C’est une ambiance de camaraderie», confie le marchand. Pour ce qui est des clients, Christian voit passer «de tout» devant son stand: des familles aux personnes âgées en passant par les touristes, les marchands étrangers et quelques étudiants. «Certains sont attirés par les prix et d’autres par l’originalité», révèle-t-il en souriant.

 

Un vŠ«u pour la route? «Qu’on laisse les puciers gérer la place qui leur est attribuée pendant la durée du marché aux puces. La Ville contrôle l’organisation mais ne défend pas toujours l’intérêt des marchands. Les magistrats ne savent pas faire fonctionner un marché correctement. C’est normal, ce n’est pas leur travail, c’est le nôtre.»

 

Info


Le marché aux puces de Plainpalais est un endroit fascinant dont les objets, souvent bizarres, étranges ou parfois juste beaux, ont parsemé ma vie jusqu’à  maintenant. «L’art de…» est une chronique pour vous faire découvrir ce lieu pas comme les autres et ses objets hétéroclites. Chronique basée sur le principe «Un objet, un pucier», «L’art de…» parait toutes les deux semaines environ.

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