16.04.2013

La liberté d’expression en crise

Texte de Mouna Hussain | Photos de Mouna Hussain
Que signifie la liberté d'expression dans notre société? Quelle est son importance et sa portée dans le monde contemporain ? Qu'est-ce que l'Espace Public Politique et comment fonctionne-t-il aujourd'hui en Suisse ? La démocratie peut-elle subsister sans débat ? Les médias poussent-ils à  la réflexion ou sont-ils devenus des entreprises de profit ? Autant de problématiques abordées par Andreas Gross, politologue, politicien et intellectuel politique, lors de sa conférence le 10 avril à  la Collégiale de Neuchâtel.
"La liberté d'expression ne devrait pas se placer dans le monde du business, mais être considérée comme un service public", selon Andreas Gross.
Photo: Mouna Hussain

Le conférencier commence par un constat qu’a fait Arnold Hottinger, grand journaliste et reporter au Moyen-Orient, qui est le suivant : «Le manque de compréhension conduit au manque de confiance et à  la peur.» Selon M. Gross, les suisses ont peur. Ils se sentent perdus, alors même qu’ils vivent dans l’un des pays les mieux lotis de la planète. D’autre part, la liberté d’expression, fondement de la démocratie et droit fondamental, fait souvent débat. Notre conférencier, lui, y voit bien plus qu’un droit de dire ce que l’on pense, c’est avant tout le droit d’être écouté. Et là , on peut se demander, qui parmi nous se sent réellement écouté? Et quelle est la proportion de personnes à  ne pas s’exprimer, de peur de n’être ni entendue ni respectée? Là  se trouve le cŠ«ur du problème. Et que signifie liberté? Andreas Gross estime qu’«il ne s’agit pas d’un droit passif, mais bien d’une incitation et d’une capacité à  agir.» De cette position découle le constat que la liberté d’expression doit être une invitation à  se manifester, à  réfléchir et à  contribuer aux décisions.

 

L’espace public politique (EPP) en disfonctionnement

Pour exercer cette liberté de réfléchir et d’agir sur la société, Andreas Gross introduit la notion d’Espace Public Politique, sphère de médiation entre institutions politiques et citoyens, où le peuple exprime ses volontés à  ceux qui le représentent. L’EPP tient ainsi un rôle primordial dans une société démocratique car, en plus de son rôle de médiateur, il offre un lieu d’entente et de débat entre citoyens dans le but de se faire soi-même une opinion. L’EPP est un domaine dans lequel l’être humain peut devenir citoyen en y abandonnant ses intérêts personnels au profit du bien commun.

 

Or, d’après Andreas Gross, nous assistons actuellement à  un disfonctionnement sévère de cet Espace Public Politique. Celui-ci ne remplirait plus correctement ses multiples fonctions nécessaires à  une démocratie saine et vivante. La peur ainsi que l’irrespect vis-à -vis des institutions politiques seraient les symptômes d’une telle défaillance. Certes, des espaces publics partiels existent toujours, la conférence reportée ici en est un parfait exemple, mais ce sont là  des privilèges qui ne pourraient remplacer un espace public national ou cantonal. Notre statut de démocratie directe, qui partage le pouvoir avec ses citoyens à  travers les initiatives et référendums, rend encore plus grave une faiblesse de l’espace public. En notre qualité de peuple souverain, nous ne pouvons souffrir un manque de débat.

 

Les médias, au service de qui?

Les médias, brandissant le bouclier qu’est la liberté d’expression, semblent être les principaux organisateurs du débat. C’est en tout cas ainsi que la presse du début du 20ème siècle se positionnait. Riche en informations, quoique très partisane, elle se lisait en groupe dans les bistrots, donnant matière à  réflexion. Les années 70 et 80 ont vu naître des médias «forum» pluralistes, qui s’efforçaient de représenter des points de vue différents. Dans tous les cas primaient alors le débat et la réflexion. Mais au cours des 20 dernières années, une nouvelle priorité s’est établie, celle de la rentabilité. Le business est devenu le nouveau fer de lance des médias. Selon des études citées par Andreas Gross, 80% des médias suisses visent 10-15% de bénéfices, alors que 50 ans en arrière, les productions se satisfaisaient de 4-5%. Ainsi, les journaux, entrainés dans la valse du capitalisme, veulent désormais être aussi performants que toute autre entreprise. Cette dynamique entraine un constat fâcheux; on ne publie plus ce que l’on estime important, mais ce qui se vend le mieux. Le glissement s’est fait vers une presse de sensation, de scandalisations et de conflictualisations.

 

Le contexte, autrefois primordial, n’est plus que partiel, morcelé, amputé. Les évènements sont reportés, mais nous n’avons pas les éléments pour les comprendre. Le contenu, lui, s’est transformé. A la place d’articles expliquant des problématiques abstraites, on lit plus facilement des survols superficiels ou encore des sujets people qui amusent les gens, mais qui ne les aident nullement à  la compréhension des autres et de la politique. Le manque de journalistes, de moyens financiers et de temps découragent les sujets complexes à  décortiquer.

 

Concentration horizontale et verticale, au mépris de la pluralité

Parallèlement à  ces changements radicaux, une concentration médiatique s’est faite. La moitié de la presse d’il y a 30 ans a disparu. Ne restent que peu de titres par régions, appartenant souvent à  la même production. C’est ce qu’on appelle la concentration horizontale.

 

Interdite dans certains pays, la concentration verticale se pratique aussi dans notre Confédération. Ce processus, qui contribue à  ce que la presse écrite, la radio et la télévision soient aux mains de mêmes groupes, met également en danger la pluralité médiatique. Selon notre homme politique, ce manque de concurrence a un effet néfaste sur la qualité journalistique. Pour combattre cette tendance, d’autres pays comme la Suède financent un second journal dans les régions monopolisées par un seul titre.

 

Une lueur d’espoir, tout de même, dans ce tableau sombre que nous peint Andreas Gross. L’Espace Public Politique en Suisse romande lui semble mieux loti qu’en Suisse alémanique. Et cela grâce aux radios qui animent régulièrement des débats entre journalistes et acteurs politiques, chose apparemment rare de l’autre côté du Röstigraben. Malheureusement, cet espace public régional n’est pas suffisant pour toute la Confédération.

 

Andreas Gross réaffirme: «l’Espace Public Politique est devenu trop mince et guidé par l’argent.» Il ouvre cependant la porte sur des solutions. L’Etat devrait à  son sens compenser les déficits de l’EPP et soutenir une pluralité des médias. De même, la liberté d’expression ne devrait pas se placer dans le monde du business, mais être considérée comme un service public. Il faudrait cesser de traiter le peuple de «public» passif, et l’aider à  s’ériger en acteur de notre société, en «citoyen», termine Andreas Gross.

 

Info


Andreas Gross est un homme politique suisse, membre du parti socialiste. Conseiller national depuis 1991, membre de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe (PACE) depuis 1995 et président du groupe socialiste du PACE depuis 2008, il anime régulièrement un groupe de réflexion sur la démocratie et l’Europe.

Links

  • Pour en savoir plus : http://www.andigross.ch/
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