Culture | 28.04.2013

La Dame âgée

Texte de Sayaka Mizuno | Photos de Sayaka Mizuno
Quelque part, de part et d'autre, un peu de soi, beaucoup des autres et subitement une démarche qui naît de rien; des actes anodins, des fragments du quotidien.
En hommage à  ma grande tante Totsuka no Obachan.
Photo: Sayaka Mizuno

Elle a longtemps été mon professeur. Cette table basse où elle est installée à  l’instant, je me souviens qu’en ce temps-là , j’y disposais mes devoirs de japonais. Elle m’apprenait à  réfléchir logiquement, à  développer mon intelligence. Mais avant cela, mes souvenirs les plus marquants ont été ses cours de politesse. C’était durant mon enfance, je devais savoir rentrer dans une maison, puis enlever mes chaussures avec une certaine aisance. Je ne devais pas lui tourner le dos quand je défaisais mes lacets, puis il me fallait ensuite me retourner pour aligner mes chaussures en direction de la porte. Je devais savoir rentrer dans une pièce et m’asseoir convenablement sur les genoux. Je me rappelle de la douleur de cette posture qui aujourd’hui est devenue naturelle.

 

Je me rappelle de la fois où j’ai malencontreusement oublié l’une de ces règles et que sur son visage se reflétait la déception.

 

Aujourd’hui, dans cette pièce de tatami, l’oscillation de la pendule, à  côté de l’armoire en bois laqué, me rappelle que le temps s’écoule. Un calendrier accroché au mur représente «Le bassin aux Nymphéas» et au-devant, elle est assise à  genoux, le dos recourbé sur elle-même. Pourtant avec son esprit toujours intact, elle me parle du tri qu’elle a récemment fait dans ses penderies. Elle me raconte qu’elle a jeté pour ne garder que le nécessaire, qu’elle ne veut pas incommoder ses proches, pour ne rien léguer d’encombrant ou d’inutile.

 

Je me souviens de son visage austère quand je devais effacer à  la gomme une réponse fausse, je me souviens qu’en ce temps, je m’agitais dans tous les sens et que je l’admirais pour sa sérénité, tout comme, à  l’instant, son visage reproduit les longs méandres de sa vie. Ses rides sont les voies qu’elle a tracées et à  l’arrivée, il y a des lèvres, qui forment un léger ourlet, elle me regarde et cet ourlet est son sourire. J’aurais voulu arrêter la pendule et replier le calendrier, pour tout effacer: heure et date, arrêter le temps et garder précieusement cette image éphémère.

 


Info

Ce texte est le troisième d’une série de six nouvelles enrichies de croquis et de photos et qui s’intitule Japon, quelque part entre calme et chaos. Loin des grandes catastrophes qui ont ébranlé ce pays, loin du fanatisme nippon pour les mangas et les gadgets kawaii, ce projet dépeint un Japon ordinaire, mal connu, celui de la vie quotidienne. Les nouvelles, publiées chaque dernière semaine du mois, mêlent la fiction et la réalité telle que vécue par l’auteure Sayaka Mizuno, réalité principalement inspirée de visites à  Kawasaki près de Tokyo.