Culture | 23.04.2013

Je ris, donc j’existe

Texte de Tamina Wicky | Photos de DR
Dimanche 14 avril, le FIFOG proposait une série de courts métrages «Orient-express» consacrée à  la Palestine. C'est dans ce cadre qu'était projeté «Blagues à  part», un documentaire sorti en 2010 et réalisé par la Française Vanessa Rousselot, dans lequel on suit la jeune femme dans un voyage à  travers les territoires palestiniens.
Avec "Blagues à  part", sorti en 2010 et au programme du FIFOG cette année, Vanessa Rousselot présente un regard original sur le conflit israélo-palestinien à  travers l'humour.
Photo: DR

L’originalité du film réside dans l’angle d’approche choisi par la réalisatrice: demander aux Palestiniens rencontrés lors de son périple de raconter des blagues, plutôt que de les interroger directement sur le conflit israélo-palestinien. «J’ai eu cette idée lorsque j’étais là -bas», confiait-t-elle lors d’une interview pour Radio France en novembre 2010. «J’ai habité un an à  Bethléem pour des études d’arabe et j’ai constaté que les gens connaissaient plein de blagues. Là -bas il n’y a pas de cinéma, pas de théâtre et comme il n’y a pas grand-chose à  faire le soir, on s’assied et on raconte des blagues». Ainsi, l’humour semblait un moyen pour Vanessa Rousselot de faire tomber les murs entre Palestiniens et Israéliens.

 

Des personnages attachants

Le film expose des personnages hauts en couleurs à  l’image de Oum Mike, une vieille femme qui vit seule depuis que ses proches se sont exilés. Faute de famille avec laquelle rire, elle transcrit des blagues dans un carnet pour les partager avec Vanessa Rousselot. Elle cite à  la jeune réalisatrice un proverbe arabe qui dit «Je ris, donc j’existe» et qui, selon elle, résume bien la situation du pays.

 

Puis un prêtre catholique se prête volontiers à  l’interview. Il confie blaguer avec les soldats israéliens des checkpoint pour passer plus facilement. Chérif Kanaané est également un personnage marquant. Ce vieil homme a recensé plus de 2000 blagues palestiniennes. Selon lui, l’un des hits de la première Intifada (1987-1993) est une blague réunissant Saddam Hussein, Georges Bush et Yasser Arafat: «Les trois hommes vont rencontrer Dieu et lui posent chacun une question. Bush demande quand les USA deviendront la première puissance. Dieu répond -˜Ce ne sera pas de ton vivant’. Hussein demande quand est-ce que l’Irak deviendra la première puissance pétrolière. Dieu répond à  nouveau -˜Ce ne sera pas de ton vivant’. Arafat vient et demande quand est-ce qu’il y aura un état palestinien. Dieu répond -˜Ce ne sera pas de mon vivant’».

 

Une démarche étonnante

Aborder des gens qui vivent une situation de conflit pour leur demander des blagues peut sembler un peu saugrenu; et elle l’avoue, Vanessa Rousselot rencontre parfois des difficultés à  faire parler ses interlocuteurs. Les habitants de Naplouse par exemple, la première étape de son périple, ne sont pas spécialement réceptifs au projet de la réalisatrice: «Si vous voulez des blagues, allez en Egypte!» s’exclame un vieil homme. Néanmoins, la réalisatrice rencontre moins de résistance qu’elle ne le pensait: «J’ai voulu m’entraîner avant le tournage en questionnant des gens à  Paris, et cela a été beaucoup plus difficile qu’en Cisjordanie» explique-t-elle. «Les gens là -bas ont une culture de la blague. Par exemple il m’est arrivé d’attendre plusieurs heures pour passer un checkpoint et les gens du bus se lançaient dans des échanges de blagues. C’est aussi un moyen pour eux de garder la tête haute. Rire, c’est garder la tête haute».

 

Un film profondément humain

Le documentaire de Vanessa Rousselot était projeté en compétition dans la catégorie longs-métrages durant le FIFOG. Ce documentaire, financé grâce aux dons d’internautes, se veut universel, l’humour dépassant les différences entre spectateurs et protagonistes. Le public du FIFOG a en effet été très réceptif aux blagues filmées. Tout particulièrement à  cette scène tournée au collège pour filles Khadija à  Hébron, où une élève prise de fou-rire peine à  terminer sa blague: «Un homme rentre en courant chez sa femme et lui ordonne de fermer la porte. Puis il va dans leur chambre et lui dit de venir, de fermer vite la porte et d’éteindre la lumière. Puis il lui dit se dépêcher de venir dans le lit, sous les draps. Une fois que sa femme l’a rejoint, il soulève sa manche et lui dit -˜Regarde comme ma nouvelle montre brille dans le noir!».

 

 


Tombée de rideau

Le 21 avril, le Festival International du Film Oriental de Genève a refermé à  la Maison des arts du Grütli les portes de sa huitième édition. Plusieurs films concouraient dans les catégories Longs-métrages, Documentaires et Courts-métrages. Côté longs, c’est Le Professeur de Mahmoud Ben Mahmoud qui a remporté le FIFOG d’or. Asham de Maggie Morgan a reçu une mention spéciale, « « soutien à  cet excellent premier film réalisé sans budget » mentionne le communiqué de clôture (lire l’article au sujet du film).

Le thé ou l’électricité de Jérôme Le Maire a remporté le trophée dans la catégorie Documentaires (lire l’article au sujet du film), et chez les courts Pourquoi moi? d’Amine Chiboub a été primé.