12.04.2013

Clichés, comment vivre avec?

Texte de Benoit Villatte
Le 9 avril au Casinon de Montbenon, une table ronde sur le thème des préjugés s'est déroulée dans le cadre du Festival Clichés, organisé par le Conseil des jeunes de Lausanne. Cet événement faisait également partie de la campagne d'éducation "moi et les autres".
Sous leur apparence grossière et socialement archaïque, les préjugés n'ont pas qu'une image négative. Photos: Benoît Villard

Quand on se rend à  un événement où Luc Ferry est invité, on sent presque qu’on va devoir coiffer ses idées de ministre… Faux! Premier cliché abattu, première victoire. C’est au contraire dans une ambiance complètement détendue que l’ancien ministre français de l’Éducation Nationale s’est prêté au jeu de la discussion. Qui dit éducation, dit jeunesse, complexes et clichés. Une problématique bien en lien avec la campagne “moi & les autres”, que vous suivez assidûment depuis septembre dernier.

 

Le 9 avril au Casino Montbenon, à  l’occasion du Festival Clichés – organisé par le Conseil des Jeunes de Lausanne – il s’agissait de faire un arrêt sur image en compagnie de l’écrivain et philosophe français. Arrêt sur quelle image? Première et délicate question, celle de mieux définir le cliché, image à  priori très floue, et son contexte. Luc Ferry et les autres invités s’attèlent vite à  la tâche. On apprend que si nos préjugés nous aident à  appréhender le monde, ils naissent en raison des rapports de dominations sociales et jouent un rôle assez malveillant dans nos interactions avec autrui. L’image du cliché prend progressivement forme, plus nette.

 

“On ne parle pas des trains qui arrivent à  l’heure!”

Dans le public, Christelle lève la main: “Ce qui m’interpelle, c’est que dans les médias on parle facilement des jeunes à  la peau foncée qui trainent dans la rue, mais pas de ceux qui ont un job, payent leurs factures et éduquent dignement leurs enfants!”. À juste titre, Christelle pointe ainsi du doigt le rôle important de l’institution médiatique dans la construction des clichés. Jean-Marc Richard – animateur à  la RTS – contextualise alors le type d’informations véhiculées dans sa profession: “on ne parle pas des trains qui arrivent à  l’heure!”. Avec pertinence, le professeur de sociologie Olivier Filleule rebondit sur la médiatisation des clichés, expliquant que les préjugés servent, en somme, les intérêts de certains individus. De ce fait, on comprend clairement les rapports de domination qui peuvent être créés dans notre société. Des rapports qui nous éloignent les uns des autres, dès que l’on affiche nos différences.

 

Discriminations positives?

Comment peut-on alors anéantir le cliché? S’il creuse tant de fossés, peut-on continuer à  le tolérer? La question n’est pas si simple. Luc Ferry fait remarquer que sous leur apparence grossière et socialement archaïque, les préjugés n’ont pas qu’une image négative. Le seul fait qu’ils soient notre premier outil pour jauger ce qui nous entoure constitue déjà  une qualité, même si elle est relative. Les enfants, par exemple, forgent leur identité en se positionnant par rapport à  des préjugés. Dans d’autres cas, le cliché entraîne des “discriminations positives”, comme l’introduction de quotas pour les femmes cadres qui visent à  rééquilibrer la parité entre les femmes et les hommes dans certains milieux professionnels. Le préjugé disant qu’une femme serait “moins capable” qu’un homme à  un poste haut-placé est détruit par cette formule: “on préférera, à  compétences égales, une femme pour ce poste”. On voit que le cliché, dans ces cas d’inégalités, a des vertus réparatrices.

 

Les échanges durant cette table ronde sont si riches et intéressants qu’on en perd l’objet principal. Nina – du Conseil des Jeunes de Lausanne – recadre le débat en précisant que si cette rencontre a lieu, c’est bien parce que des jeunes s’interrogent et vivent difficilement avec les préjugés. Un jeune participant prend la parole et demande aux invités: “je suis jeune et je suis frustré par tous ces préjugés, qu’ils soient bons ou mauvais. Comment faire pour mieux les intégrer dans nos mŠ«urs, pour qu’ils fassent moins de dégâts sur la société?”.

 

Rassembler sans préjugés

S’il est une question qui résumerait cette soirée de réflexion c’est bien celle-ci: que faire pour rassembler, sans préjugés destructeurs? Se rassembler pour de bon. Luc Ferry, de par son expérience de ministre, pense bien sûr à  l’éducation des jeunes. Grâce à  des campagnes telles que “moi & les autres”, des manuels scolaires assainis, il est possible de développer l’esprit critique, véritable remède contre les préjugés néfastes. Seulement, peut-on espérer que ces solutions touchent suffisamment les jeunes?

 

Autre arme proposée: l’humour. C’est bien souvent par le décalage et le rire que nous nous rendons compte des jugements faussés portés sur autrui. L’humour permet un regard sur soi pour mieux comprendre l’autre. Mais peut-on rire toute une vie? Les effets d’un fou rire s’estompent rapidement, et avec eux bien souvent, les prises de conscience. Doit-on agir davantage par des actes pour lutter contre les préjugés? Doit-on limiter le communautarisme et forcer le brassage ethnique, intergénérationnel ou genré? Qui se ressemble s’assemble, difficile d’aller à  l’encontre de personnes qui veulent juste se sentir aimées pour exister.

 

A la recherche de l’amour

Parce que le problème est là … Et la solution aussi fort heureusement. L’amour, toujours lui. Voilà  ce qu’il manque. Un amour désintéressé. Non plus un amour de communauté, de classes, mais un amour universel. Un amour humain. “Une révolution de l’amour” selon Luc Ferry qui conclut la discussion sur ces mots.

 

Dans toute cette complexité, cette densité d’idées dignes d’un cours universitaire et pourtant si ancrées dans la réalité, nous arrivons tout de même à  entrevoir un monde, non pas dénué de clichés, mais au-delà  des clichés sublimés. Une grande ambition!

 

Info


La campagne “moi et les autres” a début en septembre 2012 et se poursuit jusqu’en juin 2013. Elle cherche à  favoriser l’échange et la relation entres différents générations, cultures et genres. Tink.ch est partenaire de “moi et les autres” et publie à  cet effet les articles de jeunes rédacteurs spécialement mandatés par la campagne. Benoît Villate, 21 ans, était l’invité de cet article. Plus d’infos: facebook/moi.autres

Links

  • www.festival-cliches.ch
  • www.cdjl.ch
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