Culture | 03.04.2013

Atteindre ses rêves

Texte de Sophie Koerfer | Photos de FIFF
Haifaa al-Mansour est la première femme à  réaliser un film en Arabie Saoudite. Son film "Wadjda" en salles suisses dès le 3 avril, raconte l'histoire d'une fillette qui rêve d'obtenir un vélo. Rencontre.
Wadjda est une petite fille d'Arabie Saoudite qui rêve d'obtenir un vélo, objet réservé aux hommes.Haifaa Al-Mansour (à  gauche) lors de la cérémonie de clôture du FIFF. Photos: FIFF
Photo: FIFF

Première femme à  réaliser un film en Arabie Saoudite, Haifaa al-Mansour réussit un coup de maître avec son film Wadjda – acclamé tant dans son pays que dans le reste du monde, en salles suisses dès le 3 avril. Le film est non seulement primé au Mostra di Venezia (Festival International du cinéma de Venise), mais également au Dubai International Film Festival, puis primé meilleur film arabe de l’année 2012.

Le 24 mars, il a également reçu le Prix du Public au Festival International de Films de Fribourg (FIFF). Wadjda, une petite fille saoudienne, rêve dôbtenir un beau vélo vert, moyen de locomotion réservé aux hommes dans cette société très conservatrice…

Tink.ch a posé quelques questions à  Haifaa al-Mansour sur son Š«uvre et ses visions par rapport à  l’Arabie Saoudite.

Haifaa al-Mansour, comment vous est venue l’idée de tourner un film sur ce sujet ? Que représente le vélo?

Avant tout, je voulais faire un film qui touche à  ma culture, à  mon enfance… à  la ville où j’ai grandi. Je voulais un film qui transmette ma culture par le biais d’une idée plutôt simple – car je viens d’une société très conservatrice, et il est très important de ne pas l’affronter, mais plutôt de la confronter. C’est pourquoi j’ai choisi un sujet qui pouvait montrer les tensions existantes entre la modernité et la tradition. Et je pense qu’un vélo est si moderne! Un vélo permet d’accélérer… et cela illustre la maîtrise de son destin; mais c’est avant tout un jouet.

Est-ce que vous avez connu Waad Mohammed, l’actrice qui joue Wadjda, avant d’écrire le nouveau script, ou l’avez-vous trouvée seulement plus tard?

C’est vrai que la première adaptation du script était vraiment mauvaise. J’y décrivais une petite fille passive, étouffée par les carcans de cette société très conservatrice – elle n’était jamais proactive! Puis j’ai complètement changé le script, j’ai essayé de mettre plus de fougue, de vie dans cette jeune fille et de baser son personnage sur des personnes que je connais. Somme toute, de créer ma propre morale, de transposer le personnage de la théorie à  la pratique. Rendre son personnage plus délicat.

Nous avons essayé de trouver des filles, mais c’était difficile, car nous ne pouvions pas faire de casting ouvert et n’avions pas envie d’afficher les personnes. J’ai donc demandé à  des compagnies de me trouver une fille qui a cette fougue et ce désir de vivre. Une semaine avant le casting principal, nous l’avons trouvée. Waad Mohammed est entrée, en jeans et en Converse, et elle écoutait Justin Bieber. D’ailleurs, elle ne parlait pas un mot d’anglais, mais elle pouvait nous chanter toutes les chansons de Justin Bieber par cŠ«ur. Je trouve cela incroyable, cette culture globale qui transcende les pays – même les plus conservateurs. Et puis je voulais une personne qui puisse réciter et chanter. Donc nous l’avons prise.

Est-ce que vous avez rencontré des difficultés à  tourner le film en tant que femme?

Nous n’avons pas eu trop de problèmes à  recevoir une permission légale, car nous avons soumis le script sous le genre du soap-opera, et avons reçu la permission. Par contre, l’Arabie Saoudite est très ségrégationniste: je ne suis pas supposée tourner un film. Ce n’est pas socialement acceptable d’être dans la rue avec des hommes. Donc j’ai du être dans un van, parler et donner les ordres pour le tournage par talkie-walkie. Ce qui donnait quelque chose comme ça: «Attends, ne bouge plus! Agrandis l’image, non… concentre-toi! » C’était dur, vraiment. Mais le plus dur a été de donner la signification précise du script – l’âme que je voulais donner au script – afin que les acteurs soient au clair avec cela.

Il n’existait pas de cinéma en Arabie Saoudite jusqu’à  maintenant. Comment est-ce que les gens ont entendu parler de Wadjda, et quelles ont été les réactions dans votre pays d’origine?

Le premier film a été présenté à  Venise et la presse saoudienne a écrit de nombreux articles à  ce sujet. Beaucoup de Saoudiens ont voyagé pour visionner le film, et je pense simplement qu’ils ont été touchés par la thématique. En effet, dans de nombreux films saoudiens, les acteurs forcent trop le jeu, il y a trop de drames et de maquillage alors que mon film touche à  une certaine intimité: il montre les Saoudiens dans leur vie de tous les jours – même si beaucoup de personnes plus âgées n’approuvent pas qu’une femme se mette en avant. Elle ne devrait exister qu’en privé.

Comment votre famille a-t-elle réagi à  votre succès?

Ma mère est très contente: je viens d’une petite ville, et elle est maintenant la reine de la ville.

Je pense que les hommes et les femmes se comportent de la même façon, s’ils sont conservateurs. Mais en général, ils ont adopté le film. J’ai voulu montrer que les deux personnalités s’enchevêtrent, la femme et l’homme sont parfois malheureux, les deux peuvent perdre l’amour à  cause d’une situation malheureuse. Je voulais donner une part de vie au film, le rendre plus touchant, plus intime.

Quel rôle joue l’Islam, votre religion, dans votre vie?

Je ne viens pas d’une famille très religieuse, mais la religion en Arabie Saoudite est bien sûr très importante. Je pense simplement que la religion, c’est ce que l’on en fait: des fois, les gens deviennent très militants, mais je pense qu’il faut tourner cette énergie en amour, et pardonner.

Est-ce que vous voyez déjà  quelques changements dans votre pays?

Bien sûr qu’il y a des changements! Par exemple, il y a 2 mois, 30 femmes ont intégré le plus haut conseil municipal, ou encore deux filles d’Arabie Saoudite ont rejoint les Jeux Olympiques. C’est très important de célébrer ces étapes, même si elles sont petites – car justement, la société ne veut pas forcément vivre des changements. Par exemple, le gouvernement a décidé volontairement d’introduire des cartes d’identité pour les femmes. Vous ne pouvez pas, par exemple, ouvrir un compte bancaire sans carte d’identité… Les femmes ont été se procurer leur carte d’identité – mais cachent leur photo avec des stickers, car elles sont gênées.

Je pense que les changements vont prendre une génération ou deux. Les jeunes bénéficient d’une vaste offre de bourses partout dans le monde – j’aurais souhaité que cela existe quand j’étais plus jeune. Mon pauvre père a dépensé beaucoup d’argent pour mon éducation (rires) – en fait aujourd’hui, tout leur est payé! C’est tellement incroyable, ils voient le monde, et oui, – ils reviennent, car l’Arabie Saoudite est un pays riche.

C’est donc avant tout à  la société de changer?

Je pense que c’est aux personnes de changer. Si une personne veut atteindre ses rêves – même dans une société et un pays très conservateur – si elle travaille dur et n’abandonne pas, elle les atteindra. Cela aurait été simple de faire un film au sujet de la situation des femmes, de se plaindre, de peindre un triste tableau, mais je le vous demande: qu’est-ce que vous en faites? Ce n’est pas important de se plaindre! Il est important de poursuivre ses rêves, et de les atteindre!

Dans quelle mesure le film peut-il contribuer à  un changement positif de la femme en Arabie Saoudite?

Si quelqu’un, après avoir visionné le film, change personnellement la situation de sa fille, veut lui donner un peu de liberté et d’espace dans sa famille, c’est déjà  un grand changement pour moi. Quand je cherche le mot «changement», je tombe sur le mot «révolution». Mais comme je l’ai dit avant, les changements viennent d’un niveau plus fondamental, plus personnel, et plus petit. Alors oui, je pense que cette histoire est possible.

Et en dernier: quels rêves et espoirs avez-vous pour votre pays?

Oh! J’aimerais beaucoup de choses, peut-être une chose… pas seulement la liberté, mais… un cinéma serait super! Et le théâtre! Je trouve que c’est très important que les gens apprennent à  aimer et à  espérer.