Culture | 20.03.2013

Le Izayaka

Texte de Sayaka Mizuno | Photos de Sayaka Mizuno
Quelque part, de part et d'autre, un peu de soi, beaucoup des autres et subitement une démarche qui naît de rien; des actes anodins, des fragments du quotidien.
Photo: Sayaka Mizuno

Dans un quartier chaud de Tokyo, entre un love hôtel et une boîte de nuit, il y a une ruelle cachée qui mène à  un petit bistrot japonais qu’on appelle un izakaya. Des anciennes bouteilles de saké décorent la fenêtre de cette cabane à  deux étages. La porte s’ouvre. Deux hommes s’installent à  un comptoir en bois et commandent chacun une bière. La barmaid acquiesce d’un signe de tête en montant une autre commande à  l’étage. Habillée d’un sarouel et sans maquillage, elle ne ressemble pas à  une Japonaise ordinaire. Un autre serveur passe et on peut lire sur son t-shirt l’insigne du bistrot aux couleurs de la Jamaïque.

 

Au fond, au rez-de-chaussée, une fille gêne des joueurs de fléchette en tentant d’accéder aux toilettes. Un garçon d’une vingtaine d’années, assis en tailleur sur un tabouret, parle avec son interlocuteur qui fume une cigarette. Il lui demande:

– Mais je n’y crois pas. On ne t’a pas interdit la piscine à  cause de tes tatouages? Alors je crois que je vais m’en faire un aussi.

 

La barmaid, en préparant un lemon sour, demande avec enthousiasme à  un autre habitué assis en face d’elle:

– Alors l’Europe, comment c’était? Qu’est-ce qui était le plus fascinant?

Et l’autre répond:

– Mmh, laisse-moi réfléchir… Je crois que c’était les presse-oranges. Là -bas, ils tassent des oranges dans une grande machine rectangulaire, quelques-unes tombent et sont pressées machinalement. Et dans le verre, le jus frais apparaît. Je restais ébahi devant ce spectacle. Ils ne devaient pas comprendre mon enthousiasme.

 

Les deux se mettent à  rire et après s’être excusée, la barmaid monte à  l’étage avec le cocktail.

 

Un coursier rentre avec son vélo pour ne pas se le faire voler pendant qu’il mange des brochettes yakitori et boit une bière. Il salue la foule. La foule le salue.

Quelqu’un lance:

– Monte le son, j’aime cette musique: «I see skies of blue and clouds of white The bright blessed day, the dark sacred night».

C’est terrible comme il chante faux, mais personne ne l’arrête. Rien ne s’arrête et dans cette confusion, la barmaid s’immobilise et regarde autour d’elle.

 

Elle reste le sourire aux lèvres de voir tous ses gens avant d’être coupée par un client qui crie du deuxième:

– Deux autres bières s’il te plaît!

Elle répond:

– Tout de suite!

Et la vie redémarre, un peu plus vite, un peu plus vite.

 

 


Info

Ce texte est le second d’une série de six nouvelles enrichies de croquis et de photos et qui s’intitule Japon, quelque part entre calme et chaos. Loin des grandes catastrophes qui ont ébranlé ce pays, loin du fanatisme nippon pour les mangas et les gadgets kawaii, ce projet dépeint un Japon ordinaire, mal connu, celui de la vie quotidienne. Les nouvelles, publiées chaque dernière semaine du mois, mêlent la fiction et la réalité telle que vécue par l’auteure Sayaka Mizuno, réalité principalement inspirée de visites à  Kawasaki près de Tokyo.