Culture | 25.02.2013

Le pardon aux bourreaux?

Texte de Gaspard Philippe | Photos de Cornelis De Buck
Pardon, vengeance... ? Quelle attitude avoir face aux anciens bourreaux de massacres? "La main qui ment" mise en scène par Philippe Sireuil, jouée en ce moment au Théâtre du Grütli, questionne violemment le spectateur et l'interroge sur la condition tragique d'être humain.
La pièce "La main qui ment", écrite par Jean-Marie Piemme, est mise en scène par Philippe Sireuil au Théâtre du Grütli à  Genève.
Photo: Cornelis De Buck

Un gazon vert et un écran. Ce sont les deux seuls éléments qui font office de scénographie dans le sous-sol du Grütli. Des accessoires pendent des deux côtés de la scène, comme dans l’attente d’être utilisés. Nous sommes dans la demeure de Milan, prix Nobel reconnu, qui habite une belle maison au bord d’un lac avec femme et enfant. Une journaliste se met en tête d’interviewer ce personnage célèbre. Elle s’installe alors dans la maison afin d’effectuer son travail.

 

Le secret

Le lieu où l’action se situe n’est pas explicite. La période historique non plus; la pièce flotte dans un non-temps et un non-lieu permettant au spectateur de se concentrer sur le propos plutôt que sur l’histoire. D’abord réticent aux questions de la journaliste, le personnage de Milan révélera finalement comment il a échappé aux massacres de la guerre civile qui a ravagé le pays. Mais en tombant par inadvertance sur une ancienne photo, la chroniqueuse comprend que Milan ne faisait pas partie du camp des persécutés mais bien de celui des persécuteurs. Il se serait tailladé le visage afin de passer inaperçu lors de la fin de la guerre et commencer une nouvelle vie loin de son passé.

 

Face à  ce dénouement et à  l’emprisonnement de Milan, sa femme et son fils auront deux réflexions totalement contraires.  La première ne lui pardonnera jamais, mais souhaite laisser la justice faire son travail; tandis que le fils veut absolument se venger de cet être qu’il considère comme « ignoble et détestable« .

 

Déchiré et questionné

Face à  cette intrigue, le spectateur ne peut pas rester de marbre. Il est questionné, déchiré dans cette contradiction. Un flot de questions s’abat sur lui, et le fait sortir de son rôle. Il devient le témoin impuissant de cette pièce macabre. Faut-il pardonner aux bourreaux? Ou les condamner au risque de devenir bourreau à  notre tour? La guerre civile est-elle politique ou un processus logique de notre société? Ces questions restent en suspens. Il appartient à  chacun de se construire une réponse et de juger Milan pour ses actes.

 

Une distribution remarquable

La création détonne par son propos et ses acteurs remarquables. Philippe Morand est très convainquant dans le rôle de Milan, personnage à  double visage qui s’avère complexe. Le texte de Jean-Marie Piemme est d’une fluidité et d’une maitrise d’écriture qui forcent le respect. Divisée en huit tableaux, cette pièce à  la forme de théâtre-récit plonge le spectateur dans un mélange de tragédie grecque et de théâtre épique. On est à  la fois, ému, dérangé, brutalisé!

 


Info

La main qui ment se joue jusqu’au 3 mars au Théâtre du Grütli à  Genève.