22.01.2013

Liao Yiwu: Un poète dans les geôles chinoises

Texte de Claire Barbuti | Photos de DR
Dans l'Empire des Ténèbres, Liao Yiwu, poète chinois, sort le récit de quatre années de détention dans des conditions inhumaines.
Livre poignant, Dans l'empire des ténèbres retrace l'histoire de Liao Yiwu, de ces débuts de «poète vagabond» à  son calvaire dans un centre de détention, jusqu'au transfert en prison et sa libération.
Photo: DR

C’est un homme marqué par un passé douloureux mais déterminé qui s’est dévoilé devant les journalistes à  Paris le 16 janvier. Venu présenter son dernier livre Dans l’empire des ténèbres (éditions Françoise Bourin) qui sont ses mémoires de prison, il n’a pas oublié de rappeler que la situation chinoise est toujours aussi chaotique. En effet, le 19 novembre 2012, au moment même où le parti communiste chinois clôturait son 18ème congrès, l’ami de Liao Yiwu, le poète Li Bifeng, s’est vu infligé une peine de 12 ans de réclusion, soupçonné – à  tort – d’avoir aidé Liao Yiwu à  fuir la Chine.

 

Après quatre ans de détention dans des conditions inhumaines, le poète Liao Yiwu ressent le besoin, pour retrouver sa dignité et son humanité, de transmettre son histoire carcérale. La raison de son emprisonnement? Il a eu la mauvaise idée, selon les autorités chinoises, de publier et faire circuler son poème Massacre, hommage aux étudiants assassinés sur la place Tian’anmen par les autorités chinoises le 4 juin 1989.

 

Après cinq manuscrits pillés successivement par la police chinoise en charge de le surveiller, Liao Yiwu a choisi l’exil en Allemagne pour pouvoir publier ce texte.

 

«Le parti communiste est doué pour se faire des ennemis»

«Je ne m’intéressais pas beaucoup à  la politique, je ne m’y intéresse d’ailleurs toujours pas beaucoup. Nous tous, nous étions des patriotes, nous étions tout sauf des criminels. Mais l’armée a tiré sur des manifestants désarmés. C’est ce qui a fait basculer ma vision en un quart d’heure.»

 

Paradoxalement, le régime chinois a mis en prison un homme qui ne s’intéressait pas à  la politique, qui avait juste eu besoin de se révolter face à  l’injustice de la place Tian’Anmen. Une fois emprisonné, le poète découvre un monde inimaginable: «mon travail c’est de témoigner. Que toutes ces choses soient écrites et connues.»

 

Livre poignant, Dans l’empire des ténèbres retrace l’histoire de Liao Yiwu, de ces débuts de «poète vagabond» (titre du premier chapitre), à  son calvaire dans un centre de détention, jusqu’au transfert en prison et sa libération. Il décrit quatre années de tortures (de 1990 à  1994), d’humiliations et de privations, avec des détails et anecdotes si atroces que l’on a l’impression de lire les mémoires d’un survivant des camps d’extermination nazi ou des goulags. Liao Yiwu confie d’ailleurs que Soljenitsyne a eu «une grande influence» sur lui.

 

Mais encore, il décrit avec force les 108 «raretés de Songshan», à  savoir un menu de tortures que les détenus eux-mêmes choisissent d’infliger à  leurs camarades. Tout concourt à  rabaisser le prisonnier, à  lui faire perdre son humanité: Li Bifeng utilise d’ailleurs de nombreuses comparaisons animales au fil de son témoignage. Liao Yiwu, lui, parvient à  s’en sortir moralement par ses écrits sur des lambeaux de papier grâce auxquels il garde son humour. Mais auss grâce la musique qu’il découvre à  la fin de son incarcération.

 

Dans l’épilogue de l’ouvrage, l’auteur confie: «ces mots que j’ai partagés avec vous, lecteur, sont l’expression la plus sincère et la plus fidèle de ce que j’ai vu et appris». Bien qu’hallucinant, ce livre est un témoignage, tout ce qui est écrit à  bel et bien été vécu par le poète et l’est encore aujourd’hui par d’autres.

 

«Il faut que les chinois changent d’eux-mêmes»

Il y a une dizaine d’années, un étudiant a été assassiné par des vigiles dans son centre de détention. Le scandale a été tel qu’on a annoncé la fin de ces centres: «ce fut un espoir immense», témoigne Lioa Yiwu. «Aujourd’hui, on ne peut que constater que le climat social va de mal en pis.» Des prisons noires sont apparues à  la place de ces anciens centres, qui ne sont pas du tout contrôlés. «Le problème, ce n’est pas une réformette par-ci, par-là : il faut supprimer la dictature, ce régime toujours si inventif.» Le changement à  la tête du régime communiste en novembre dernier est donc bien loin d’apaiser la colère de Liao Yiwu.

 

Si le poète et les contestataires chinois ont mis beaucoup d’espoir sur la mondialisation, sur l’idée que l’économie de marché allait apporter plus de richesses aux habitants, ainsi qu’un amollissement de la structure dictatoriale du régime, ils ont vite déchanté. Le problème maintenant, c’est la «commercialisation systématique» : si l’on a beaucoup montré du doigt le système chinois dictatorial lors des Jeux Olympiques à  Pékin en 2008, l’attitude des occidentaux reste très prudente, la Chine étant un partenaire commercial de premier plan. La Suède, elle,  n’a pas hésité à  accueillir en décembre dernier Mo Yan. Cet écrivain chinois s’est vu décerné le prix Nobel de littérature, alors qu’il clame que la censure en Chine est nécessaire pour, comme la douane avant un vol aérien, sécuriser la population et éviter les excès.

 

«Dans ma tête, j’ai encore tellement d’histoires»

L’Allemagne est la terre d’accueil de Liao Yiwu: «j’y ai trouvé un éditeur, je vends 20’000 ouvrages là -bas. Or, pour un écrivain, c’est simple: là  où l’on vend, on reste!». S’il n’a que très peu de contact avec ses proches restés en Chine, Liao Yiwu n’en n’oublie pas ses amis, à  commencer par Li Bifeng rencontré en prison. Depuis cette arrestation injustifiée, Liao Yiwu tente par tous les moyens d’exposer son sort au monde entier: depuis mai 2012, plus de 300 intellectuels ont signé l’appel pour sa libération. «Je suis persuadé que le nombres de signataires va augmenter. Je demande au gouvernement chinois de remettre en liberté Li Bifeng». Ce dernier n’a aucun rapport avec la fuite de son ami en Allemagne, puisque Liao Yiwu révèle «être passé par les services de la mafia»: «pour une fois, la corruption m’a aidé, mais je n’en dirai pas plus car je suis en train d’écrire cette aventure, et je laisse donc la primeur à  mon éditeur allemand! Tout ce que je peux vous dire, c’est que le livre est prévu pour 2015».

 

Un passé douloureux

Né en 1958 dans le Sichuan à  l’ouest de la Chine, Liao Yiwu s’est très rapidement orienté vers la littérature avec un succès d’estime considérable: dans les années 1980, il est perçu comme l’un des plus importants poètes de l’avant-garde chinoise. Pourtant, il devient la cible d’une campagne politique virulente dès 1989 après la publication de Massacre.

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