Culture | 11.12.2012

Cinéma par amour

Texte de Leticia Torreiro | Photos de filmaramlat.ch
Vendredi 30 novembre, c'est dans le cadre du festival latino-américain Filmar que Tink.ch a rencontré le réalisateur brésilien et algérien Karim Aïnouz.
Karim Aïnouz: "Je suis toujours gêné par un certain cinéma ancré dans la morale, entre le bien et le mal; je trouve ça anachronique."
Photo: filmaramlat.ch

Le festival a projeté quatre films de Karim Aïnouz, dont Madame Sata. Cette Š«uvre avait également été présentée au Festival de Cannes en 2002, où elle avait remporté le prix «Un certain regard». Le film s’inspire de la vraie vie de Joao Francisco Dos Santos qui a vécu dans les quartiers chauds de Rio de Janeiro, aimait le monde du spectacle ainsi que se travestir. Un film très touchant, violent au sens de la violence humaine, mais aussi dans les images montrées sur la sexualité du personnage. Des scènes très rares car très crues, mais qui rende le film plus réel.

 

La multitude d’horizons adoptés dans les films de Karim Aïnouz, réalisateur connu au Brésil, le rendent inclassable. Né à  Fortaleza, au Brésil, il s’est initialement intéressé à  l’architecture avant de se laisser guider vers le cinéma. Autour d’un café à  Genève, où il assiste au festival pour la première fois, c’est un homme très souriant et naturel que nous avons rencontré, heureux de partager son expérience, son histoire, ses souvenirs et son rire contagieux.

 

 

Pourquoi avoir décidé de présenter Madame Sata alors qu’il est sorti il y a dix ans déjà ?

Le Brésil vit un moment très important du point de vue cinématographique, beaucoup de choses se passent. Dans cet hommage rendu par Filmar au Brésil, il y a aussi un petit hommage au film que j’ai fait. Et quand on regarde la programmation du festival, on voit des films très anciens, des années 60 ou 70.

 

Madame Sata, c’est d’abord un hommage à  l’histoire du Brésil. Le film permet de contextualiser cette histoire avec l’apport de la musique, de la culture et de l’identité brésilienne. C’est un film qui, même s’il est «vieux», fournit un contexte pour les gens qui ne sont pas brésiliens. Ils voient, à  travers Madame Sata, comment cette culture s’est bâtie et forgée.

 

Comment vous est venue l’idée de raconter la vie de Joao Francisco Dos Santos?

J’étais très passionné par sa biographie. C’était un homme connu dans le milieu underground du Brésil. Il n’était pas vraiment représenté comme un héros, mais on le connaissait. Je me souviens que dans les années 80, il y avait un club à  Sao Paolo qui s’appelait «Madame Sata» en son honneur.

Quand j’ai commencé à  lire sa biographie, la façon dont il a réagi aux choses qu’il a vécues et la façon dont il a mené sa vie m’ont vraiment frappées. Son histoire me rappelait ce qui s’est passé aux Etats-Unis dans les années 60 avec les mouvements pour l’égalité civile. Il y avait une rage dans ce personnage qui, pour moi, était politiquement très importante.

 

Ce qui m’a vraiment touché dans ce personnage, c’était aussi sa capacité à  se réinventer chaque jour. Il était abattu et juste après, il remontait et il recommençait. Il avait une force de vie que je trouve  très belle et importante. C’est pour tout cela que j’ai décidé de prendre ce personnage en main et d’essayer de faire un essai sur lui.

Je me disais que Joao était un héros brésilien peu reconnu officiellement. Et quoi de mieux que le cinéma pour mettre la lumière sur un tel personnage? Je suis toujours gêné par un certain cinéma ancré dans la morale, entre le bien et le mal; je trouve ça anachronique. La vie n’est pas comme ça! J’ai senti que le personnage de Joao était à  la fois noir et blanc. Il n’est pas un bon garçon, il est humain et c’est pour ça qu’il m’a beaucoup touché. C’est un ami, un criminel, un père, un amant! Il représente un mélange que je trouve important pour le cinéma en général: un personnage qui est beaucoup de choses en même temps.

 

Justement, après avoir côtoyé Hollywood, quel regard portez-vous sur le cinéma américain en général?

 

J’ai travaillé sur quelques grosses machines hollywoodiennes, mais mon expérience personnelle va plutôt dans une autre direction. J’ai beaucoup travaillé dans le cinéma américain indépendant, qui a commencé à  la fin des années 80. Même s’il a explosé au début des années 90, ce cinéma restait vraiment plutôt critique vis-à -vis du cinéma mainstream produit par les gros studios américains. Il conférait une certaine liberté et touchait d’autres sujets. Ce courant avait une grande force, et m’a beaucoup inspiré pour Madame Sata.  C’était un cinéma fait par amour, et mû par une nécessité intime de parler du monde et de l’ère du temps, de raconter des histoires. C’est pour moi la différence entre le cinéma indépendant et le cinéma commercial, qui est plus rivé sur le divertissement.

 


 

Info

Retrouvez la semaine prochaine la seconde partie de cette interview.