Culture | 06.11.2012

Voyeurisme théâtral

«Ariane dans son bain" mise en scène par Denis Maillefer se joue au Beau-Rivage Palace de Lausanne pendant deux semaines. Un lieu bien insolite pour une pièce qui l'est tout autant. Immersion dans l'univers d'une amante dans l'attente.
Le monologue se joue presque exclusivement dans des salles de bains, ici dans l'une des suites du Beau-Rivage Palace de Lausanne.
Photo: brp.ch "Nous n'assistons par vraiment à  une pièce de théâtre. Nous avons pénétré dans la salle de bain d'une dame nue et nous la regardons." Catherine Monney

Le rendez-vous est fixé dans le hall du Beau-Rivage Palace. Le public patiente sans oser s’adosser aux colonnes de marbre. Madame se fait belle et se fait attendre.

 

Enfin, nous sommes invités à  rejoindre la suite. Une porte à  double battant s’ouvre sur une chambre dont le lit paraît plus large que long. On nous presse pour pénétrer dans une grande pièce carrelée. Là , vingt tabourets sont réunis autour de la baignoire qui trône au milieu de l’espace. La robinetterie dorée reflète la lumière du petit spot braqué sur la mousse débordante. Le bain est chaud. Madame s’y prélasse.

 

Une pièce pas comme les autres

La tête de Madame émerge de la surface. «J’adore l’eau trop chaude!», s’exclame-t-elle. S’ensuit un dialogue avec elle-même. Ariane attend son amant. Mais elle pourrait être n’importe quelle amoureuse. Elle pense à  voix haute, se languit de son homme. Elle diverge. Elle se trouve belle. Elle tient à  s’apprêter de la plus belle manière qui soit. «Je me vautre dans la féminité», dit-elle.

 

Ariane dans son bain est un monologue tiré et adapté du roman d’Albert Cohen, Belle du seigneur. On saisit l’héroïne quelques heures avant qu’elle ne retrouve Solal, son amant. Joué presque exclusivement dans des salles de bains, baignoire oblige, il a même été joué, en 2011, chez l’habitant, transformant les salles d’eau en scènes de théâtre. Cette année, il fait une halte jusqu’au 11 novembre à  Lausanne.

 

Voyeurisme coupable?

Dans la suite d’un hôtel de luxe, le public perçoit cela avec gêne, presque dérangé. Effrontée, Ariane a du temps à  perdre: son seul souci de la journée consiste à  s’affairer. Qu’il en soit ainsi! Très vite, l’auditoire conquis s’engouffre dans les pensées d’Ariane qui n’a pas vraiment conscience d’être tant entourée. A-t-elle seulement remarqué la présence de son public? Qui sommes-nous, spectateurs ou voyeurs?

 

Nous n’assistons par vraiment à  une pièce de théâtre. Nous avons pénétré dans la salle de bain d’une femme nue et nous la regardons. Sans aucune gêne elle se dévoile et se livre à  elle-même: «Le premier soir déjà , après le Ritz il y a eu ces baisers terribles, inattendus, des baisers intérieurs, sur le sofa. Quelle horreur! Avec quelqu’un que je ne connaissais pas!». L’amante se délecte à  plonger dans le passé, au début de la passion, puis à  se projeter dans l’avenir proche des retrouvailles: «Dès qu’il arrivera ce soir, baisers sublimes, innombrables, sur le divan, moi retenue par lui penché sur moi! […]».

 

Tout le monde a déjà  savouré ces moments avant un rendez-vous. On se fait beau, on prend soin de soi. La question de l’utilité de ces préparatifs se pose. Ariane, toute femme qu’elle est, n’est-elle pas soumise au désir de son homme? Pourquoi prête-t-elle tant d’attention à  son apparence? Elle semble un peu honteuse d’accorder tant de temps à  quelque chose d’aussi futile, mais c’est tellement agréable! Aussitôt dit, aussitôt oublié. Elle retourne à  son plaisir, et pas un spectateur ne viendrait la contredire. L’instant avant les retrouvailles, c’est sacré.

 

Nous quittons Ariane comme nous l’avons rejointe. Une flûte de champagne nous est offerte dans un salon attenant démesuré. Ariane se joint à  nous. L’étrange sentiment d’avoir été voyeurs malgré nous, nous empêche de nous figurer Aline Papin, la comédienne. Au fond, c’était un doux plaisir coupable. Nous quittons la chambre, osant à  peine poser les talons sur la marqueterie. Peut-être croisons-nous son amant sur le parvis.