Culture | 20.11.2012

Tomber de haut

Texte de Mathieu Roux | Photos de DR
Le 23ème volet de la saga James Bond est à  l'image de l'homme tombé du 50ème étage, qui se répète sans cesse pour se rassurer que jusqu'ici tout va bien: malgré un (long) temps suspendu témoignant de plusieurs qualités auxquelles on aimerait se raccrocher pour y croire, «Skyfall» s'écrase à  l'arrivée. Attention, spoilers!
Rétrograde et à  l'ancienne: au placard la jeunesse belle et pimpante que nous ressert Hollywood jusqu'à  l'étouffement.
Photo: DR

James Bond 007 contre le progressisme

Parmi les qualités de Skyfall, relevons le contexte réactionnaire qui traverse les trois derniers opus de bout en bout. Depuis Casino Royale, l’agent secret devenu old fashioned respecte les traditions (retour de l’Aston Martin et du Walther PPK) et s’affranchit de la technologie en privilégiant la simplicité des méthodes d’intervention, à  l’inverse de l’Inspecteur Gadget Pierce Brosnan.

 

Plus du tout encensé dans ce nouvel épisode, le progrès incarné par l’informatique est même pointé du doigt: à  l’origine de failles importantes (l’incident au M16), il profite généreusement au mauvais camp, comprenez celui de Silva (Javier Bardem). Le James Bond de la décroissance? C’est un point de vue appréciable. Ce parti pris se retrouve jusque dans l’esprit «anti-jeunisme» qui imprègne Skyfall, d’autant plus à  propos que la franchise fête ses cinquante ans. Au placard donc la jeunesse belle et pimpante que nous sert Hollywood jusqu’à  l’étouffement. Ici, une inversion des rôles est opérée et les «vieux» en bout de course cassent la baraque, tandis que les jeunes commettent des bourdes plus ou moins graves (le coup de fusil du début).

 

Au service de la réalisation

Cette dimension potentiellement réactionnaire est servie par une réalisation magistrale: après une course-poursuite initiale mémorable, l’un des génériques les plus réussis de la saga apparaît, appuyé par la voix magnifique d’Adèle interprétant le titre Skyfall. Des plans superbes, qui doivent beaucoup au directeur de la photographie Roger Deakins, se bousculent ensuite à  l’écran, en particulier à  la fin du film. Les personnages sont quant à  eux admirablement bien incarnés et Javier Bardem s’en tire avec les honneurs. La direction d’acteurs est à  saluer, même si elle participe à  l’ennui qui se dégage de l’ensemble.

 

Vivre et s’endormir

La réalisation signée Sam Mendes nuit pourtant indiscutablement au rythme du film: en privilégiant les plans longs, le cinéaste peine à  insuffler une dynamique nerveuse comme pouvait l’être celle de Casino Royale. Le visionnage est gâché par le sentiment d’assister à  une Š«uvre contemplative, d’observer un tableau mouvant étalé sur 2h23.

 

Daniel Graig, à  son tour amorphe, est bien loin de l’agent violent et presque animal qu’il pouvait être. Est-ce dû à  l’âge canonique des personnages ou au flegme britannique que le réalisateur aurait très (trop) bien su retranscrire à  l’écran? Toujours est-il que certaines scènes en deviennent lassantes et carrément ridicules, lorsque des dialogues peu inspirés viennent s’ajouter au tout. Dernier aspect et non des moindres: à  certains moments, le film donne l’impression d’être une redite de plusieurs autres. En vrac, Le Silence des agneaux (Javier Bardem enfermé), The Dark Knight (au détour d’un dialogue et de la mythologie du héros), Minority Report (la technologie), Maman j’ai raté l’avion (les pièges de M) et Inception (pour certains plans).

 

Au final, soporifique et décevant sont les mots qui conviennent pour évoquer cette nouvelle aventure du plus connu des espions britanniques. Skyfall tranche indéniablement avec le reste des 22 autres épisodes, en proposant un spectacle qui traîne en longueur, plutôt lent et souvent ennuyeux. Ce qui n’a nullement empêché le film d’être un énorme succès et d’établir en Suisse un nouveau record: Skyfall a en effet été visionné par 650’000 spectateurs dans les dix jours suivant sa sortie dans les salles helvétiques.