Culture | 02.10.2012

Rousseau et la controverse

300 ans tout ronds. Que reste-il aujourd'hui de l'homme solitaire, passionné, ingénu et subversif qu'était Jean-Jacques Rousseau? La célébration du tricentenaire de sa naissance est une occasion trop belle pour ne pas rappeler au bon souvenir du monde l'empreinte indélébile laissée par Rousseau sur notre civilisation moderne.
Une des idées fortes de Rousseau, rendue taboue aujourd'hui par le glissement erroné opéré vers le nationalisme, était le patriotisme.
Photo: tirée du film "L'ombre des Lumières", Kitchen Project

Pour fêter comme il se doit, la Suisse a chapeauté une vaste opération de mémoire, dont l’épicentre se trouve à  Genève. Démarche logique pour une ville dans laquelle le penseur autodidacte  a passé les seize premières années de sa vie. Ainsi, le projet «Rousseau pour tous» rassemble jusqu’au printemps 2013: expositions, promenades, pièces de théâtres, tables rondes, opéras et plus encore. Nos voisins ont aussi eu droit à  leur commémoration par exemple en Rhône-Alpes, à  Chambéry ou à  Paris, en raison des différents lieux visités par Rousseau de son vivant, mais à  l’international également, différentes manifestations ont été mises sur pied à  Sao Paulo, New-York ou encore Saint-Pétersbourg ; toujours en hommage au penseur genevois. Tous ces évènements offrent une rétrospective relativement complète de l’intéressé qui était tout à  la fois écrivain, musicien, botaniste ou encore éducateur…

 

 

Première partie: Pensée polémique

 

Malgré tout, les informations répertoriées évitent bien souvent les controverses qui fâchent et demeurent relativement consensuelles. S’arrêter au Rousseau «multi-tâches» décrit plus haut, c’est oublier de préciser ses idéaux politiques que l’on pourrait qualifier encore plus aujourd’hui de subversifs. On peut se remémorer ses conseils à  destination du peuple corse dans son «Projet de constitution de la Corse» (1765), dans lequel il cite en exemple une Suisse «rustique», appartenant déjà  au passé: «La pauvreté ne s’est faite sentir dans la Suisse que quand l’argent a commencé d’y circuler. Il a mis la même inégalité dans les ressources que dans les fortunes; il est devenu un grand moyen d’ôter à  ceux qui n’avaient rien».

 

Ou de passer sous silence l’inspirateur qu’il fût pour bon nombre de révolutions autour du monde. En Russie, où chaque apparition de ses livres suscitait le débat et questionnait Catherine II sur le futur du pays (1762); mais également en Amérique latine, où il influençait Simon «Libertador» Bolivar et son combat pour la «Grande Colombie ». Ce dernier citait d’ailleurs le philosophe dans un de ses discours de 1819. L’Š«uvre de Rousseau a même eu des répercussions dans les milieux anarchistes japonais. Mais une des idées fortes de Rousseau, rendue taboue aujourd’hui par le glissement erroné opéré vers le nationalisme, était le patriotisme. Notion ô combien importante en ces temps actuels troublés par une mondialisation galopante et la disparition des frontières, ainsi que le cosmopolitisme ambiant qui cher aux Lumières. Basé sur un sentiment d’appartenance, le patriotisme permet selon Rousseau de renforcer l’unité des peuples. A discerner du nationalisme donc, qui est une doctrine politique apparue en Europe au 20ème siècle avec ses pôles extrémistes (communisme, fascisme).

 

«Tout patriote est dur aux étrangers: ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à  ses yeux». (J.-J. Rousseau).

 

En continuant de prendre la Suisse en exemple, Rousseau distille ses conseils et nous permet de constater encore un peu plus l’étendue de son influence. Pour la Pologne, sur le point d’être envahie par la Russie, il préconise le sentiment d’appartenance nationale du peuple pour contrer l’invasion. Il écrit dans ce qu’il appellera «Considérations sur le gouvernement de Pologne» (1770-71): «Vous ne sauriez empêcher qu’ils vous engloutissent, faites au moins qu’ils ne puissent vous digérer». Et de livrer dans la foulée quelques recommandations pour accroître le sentiment patriotique: modérer le luxe, qui selon lui pervertit les mŠ«urs; mettre en avant les coutumes, conserver les traditions et enseigner l’amour du pays aux plus jeunes. Il évoque surtout le système militaire suisse qui transforme le citoyen patriote en meilleur des soldats: «L’Etat ne doit pas rester sans défenseurs, je le sais; mais ses vrais défenseurs sont ses membres. Tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l’être par métier. Tel fut le système militaire des romains; tel est aujourd’hui celui des Suisses.»

 

 


Info

Retrouvez la semaine prochaine la seconde partie de cet article, intitulée Adversaires.