Culture | 23.10.2012

Derrière la piste: dans la peau d’un saltimbanque

Texte de Estelle Baur | Photos de Aaricia Schwenter
C'est tout sourire que Laurent Deshusses fait visiter à  Tink.ch les coulisses du célèbre cirque suisse. Accompagné de son chien Ludwig, «un Berger allemand auquel on aurait coupé les pattes» de quatorze mois, il nous fait entrer dans sa loge-maquillage, une vieille roulotte défraichie, prête à  partir dès la fin de la représentation du soir, pour la prochaine étape de la tournée.
Laurent Deshusses, le nouveau clown du Knie.
Photo: Aaricia Schwenter

Bien que traditionnel, le nouveau spectacle du cirque Knie gagne en énergie électro, à  tel point que l’on ne sait plus où donner de la tête. Malgré quelques couacs d’ordre technique, la modernité des derniers numéros met en lumière des artistes dotés de multiples talents. Ainsi, les trapézistes se font acrobates, les chevaux deviennent danseurs et le jongleur se métamorphose en footballeur. Parmi eux, Laurent Deshusses fait office de clown, avec l’accent genevois et beaucoup d’humour. Entre deux représentations, nous l’avons rencontré dans sa roulotte.

 

Comment s’est passée la collaboration avec la famille Knie ? Ce sont eux qui vous ont contacté ?

Ils cherchent un humoriste une fois tous les deux, trois ans… Parmi les très bons humoristes! Les meilleurs! (il rit). Quelqu’un leur a parlé de moi, ils ont demandé à  voir la cassette, et puis c’était dans la poche.

 

Pour vous qui vouliez, tout jeune, intégrer la troupe de Knie (il en avait fait la demande écrite durant son adolescence, ndlr), c’est une consécration ?

Oui, bien sûr. En fait, quand on y réfléchit, il y a beaucoup de comédiens qui vous avoueront avoir aussi bavé devant le cirque Knie. On a tous rêvé, étant gamin, d’être sous un chapiteau! Le cirque, personne n’est destiné à  en faire, donc ça m’a vraiment rendu très heureux. C’est l’occasion de vivre une expérience intense de trois mois à  peu près, ce qui passe très vite.

 

En ce qui concerne les textes, vous aviez carte blanche ou Knie avait un droit de regard ?

J’ai eu carte blanche. Mais j’ai surtout eu un minutage à  respecter. Le spectacle existait déjà  avant et j’ai dû me fondre dedans, m’intercaler entre les numéros. Je suis une sorte de «clown moderne», ce qu’on appelle un «clown de reprise», c’est à  dire quelqu’un qui permet, pendant qu’on monte un mât technique et la piste pour les artistes à  venir, qu’il n’y ait pas un noir vide de sens. Il fallait un bonhomme qui fasse le lien entre le précédent numéro et celui à  suivre. Et puis j’ai aussi mes numéros à  moi, avec les moyens dont je dispose, qui apportent de petites surprises.

 

Dans votre one-man show («Deshusses + Deshusses», qui sera de nouveau en tournée romande cette année, ndlr), vous parodiez Knie. Pourquoi ne pas avoir utilisé ces éléments pour votre spectacle sous le chapiteau ?

Parce que ça n’aurait pas eu de sens. Quand je fais Knie dans mon one-man show, les gens imaginent la piste pour moi. L’avantage, c’est que je peux faire Knie et eux se disent: «on est au cirque». Ici, ils sont déjà  au cirque. Ce serait un peu mâcher le travail; il faut leur laisser l’imagination.

 

Est-ce que la vie en roulotte est vraiment différente de la vie d’un artiste en tournée ?

Oui, ça n’a rien à  voir. On ne dort pas dans un cinq étoiles, mais au bord de la route. (Il prend l’accent vaudois) Pis le Vaudois, à  6h, il est rubicond, il veut travailler, parce qu’il bosse à  6h et quart. Du coup, le matin, il y a ici une queue de voitures. Là  on se dit que c’est moins drôle que ce qu’on imaginait. Et puis il faut s’occuper de sa caravane, il faut partir avec, la parquer, etc. En fait, on n’a pas beaucoup de temps à  soi, quand on est au cirque. On n’a même pas de temps du tout. C’est un peu une vie de moine. Le soir, je suis dans ma caravane avec une «Quick soup» et j’attends que ça passe. Chacun doit s’auto-gérer.

 

Mais alors l’image que l’on se fait du cirque comme étant une famille unie, qui fait de grands repas et où tout le monde s’entraine en même temps, serait-elle fausse ?

(Il rit) Non! Le soir on fait des fêtes, avec des tziganes et des bandeaux, on danse sur les tables, c’est génial, j’adore! Non, sincèrement, la magie du cirque a lieu avec ce que le public voit sur la piste. Derrière, la vie est assez dure et demande beaucoup de travail. L’ambiance est très intéressante et différente de ce que l’on connaît, mais il faut savoir être autonome. Typiquement, les soirs comme celui-ci, on joue en même temps que les camions partent (le prochain rendez-vous est à  Sion, le lendemain, ndlr) et il faut apprendre à  gérer ce rythme.

 

Et question «philosophie de vie», le cirque vous a t-il apporté beaucoup ?

Non… Pas de ce point de vue là , je crois. C’est peut-être ce qui manque un peu parfois. C’est à  dire que, dans le monde du théâtre, on est un peu plus nourri par l’échange avec les gens. Ici, on évolue quand même au milieu de groupes d’artistes qui restent souvent entre eux, en fonction de leur pays d’origine. On participe au même spectacle, mais c’est l’histoire du cirque: ils ont grandi dans le cirque et ne connaissent rien d’autre. Quelque part, c’est compréhensible, car c’est assez rassurant de se dire que les zèbres sont toujours là , que les éléphants aussi. La piste, la sciure, ils se déplacent, mais partout où ils vont, c’est le même endroit.

 

Des anecdotes depuis le début de la tournée ?

Pas grand chose… Ah si! Un garçon de piste qui s’est pris un coup de sabot dans le visage par un cheval. C’était très impressionnant…

 

Portrait chinois sauvage : si vous étiez un animal du cirque… ?

Je serais un cheval, parce qu’on est bien soigné.

 

Et si vous étiez un numéro ?

Un monobike, pour le final. Vous comprendrez pourquoi… (il rit).

 

Avec beaucoup de finesse et une incroyable âme d’enfant, le comédien genevois s’adonne à  l’exercice du cirque avec brio. Ses gags, bien que juvéniles, dissimulent quelques jeux de mots bien trouvés. Un vent de fraîcheur souffle sur la tradition de la célèbre famille Knie et Laurent Deshusses y est pour beaucoup. A découvrir au plus vite – la tournée s’achevant bientôt – le 24 octobre à  Martigny et du 29 octobre au 4 novembre à  Fribourg.