Culture | 09.10.2012

Adversaires

Texte de Mathieu Roux | Photos de Daniel Infanger
De tout temps, Rousseau aura eu son lot d'admirateurs mais aussi de détracteurs. La célébration du tricentenaire de sa naissance est l'occasion de rappeler l'empreinte indélébile qu'il a laissée sur notre civilisation moderne.
«Vivant ou mort, il les inquiétera toujours», écrivait Rousseau de son vivant.
Photo: Daniel Infanger

Pour fêter comme il se doit, la Suisse a chapeauté une vaste opération de mémoire, dont l’épicentre se trouve à  Genève. Démarche logique pour une ville dans laquelle le penseur autodidacte  a passé les seize premières années de sa vie. Ainsi, le projet «Rousseau pour tous» rassemble jusqu’au printemps 2013: expositions, promenades, pièces de théâtres, tables rondes, opéras et plus encore. Nos voisins ont aussi eu droit à  leur commémoration par exemple en Rhône-Alpes, à  Chambéry ou à  Paris, en raison des différents lieux visités par Rousseau de son vivant, mais à  l’international également, différentes manifestations ont été mises sur pied à  Sao Paulo, New-York ou encore Saint-Pétersbourg ; toujours en hommage au penseur genevois. Tous ces évènements offrent une rétrospective relativement complète de l’intéressé qui était tout à  la fois écrivain, musicien, botaniste ou encore éducateur…

 

 

Seconde partie: Adversaires

 

Cette analyse fait suite à  l’article intitulé « Rousseau et la controverse », publié la semaine dernière et consultable ici

 

Déjà  de son vivant, au 18ème siècle, les opinions de Rousseau étaient discutées et le penseur s’était mis à  dos bon nombre de ses contemporains, à  commencer par les «encyclopédistes», ou membres de la «société des gens de lettres» dirigée par d’Alembert et Diderot. Ce dernier fut un grand ami de Rousseau jusqu’à  ce que les deux hommes se brouillent, au sujet de la prétendue «méchanceté» du philosophe genevois, véhiculée par sa diabolisation. A la mort de  Rousseau, Diderot publia un texte extrêmement ambigu au sujet de celui qui avait longtemps été son ami. Montesquieu et le philosophe David Hume étaient également à  compter parmi ses ennemis. Mais l’adversaire le plus connu restera Voltaire, qui éprouva une véritable haine envers Rousseau et ses idées. Il tenta à  maintes reprises de décrédibiliser son Š«uvre à  coups d’attaques autant privées (lettres) que publiques (publication de la «lettre au Docteur Pansophe»).

 

Plus récemment dans l’histoire du 20ème siècle, les idées de Rousseau seront récupérées par des libéraux et des nationalistes de tous bords. Les premiers lui reprochaient son concept de «volonté générale» au détriment des volontés particulières, qui a pour principe l’accord instinctif de toutes les volontés (humaines) dans la direction du bien. Mais cette notion mènerait selon eux soit à  la destruction des libertés individuelles, soit à  l’apparition d’une tyrannie de la majorité dans laquelle une voix dissidente ne pourrait être entendue; au final un genre de totalitarisme.

 

Des seconds, on retiendra ici Charles Maurras qui remonta aux Lumières et aux «idées suisses» de Rousseau pour expliquer sa position nationaliste et contre-révolutionnaire. Pourfendeur de la révolution française qu’il juge «négative et destructive», Maurras estimait que le bouleversement de la société française aurait amené une philosophie individualiste dans la «cité». En 1912, Maurras publiait une réponse directe à  l’introduction du Contrat Social qui commence ainsi:

 

«Le petit poussin brise sa coquille et se met à  courir. Peu de choses lui manque pour crier: «Je suis libre…» Mais le petit homme? Au petit homme, il manque tout. […] Il est né. Sa volonté n’est pas née, ni son action proprement dite. Il n’a pas dit «Je» ni «Moi», et il en est fort loin, qu’un cercle de rapides actions prévenantes s’est dessiné autour de lui. Le petit homme presque inerte, qui périrait s’il affrontait la nature brute, est reçu dans l’enceinte d’une autre nature empressée, clémente et humaine: il ne vit que parce qu’il en est le petit citoyen.»

 

Cet extrait illustre le contraste avec le texte de Rousseau qui s’ouvre avec la citation suivante: «L’homme est né libre, et partout il est dans les fers».

 

Par cette déclaration, Maurras conteste l’indépendance spontanée que confère Rousseau au petit homme en expliquant qu’il doit sa survie à  une société déjà  existante. Il ajoute que l’inégalité prime à  la naissance pour la simple raison que la relation de protection du jeune enfant avec son entourage n’est pas réciproque: c’est lui qui est protégé et il ne protège personne. En d’autres termes, l’homme libre est une vaste utopie, il appartient à  la collectivité dans laquelle il évolue. Maurras poursuit : «A la première minute du premier jour, quand toute vie personnelle est fort étrangère à  son corps […], il attire et concentre les fatigues d’un groupe dont il dépend autant que de sa mère lorsqu’il était enfermé dans son sein». Après cet épisode, les écrits de Rousseau ont continué de susciter divers débats, notamment d’ordre religieux.

 

De nos jours, un opposant parmi d’autres est le «philosophe» français Bernard-Henri Lévy (BHL), qui accuse l’auteur du Contrat Social d’être le père du fascisme (!). La raison de cette mise au pilori? BHL reproche à  Rousseau son «paganisme». Le terme signifie ici une régression religieuse péjorative, puisqu’il englobe les païens (les rustres), pratiquant d’anciennes religions romaines ou helléniques. Ces religions reposent sur le dépassement de soi et portent aux nues le conflit physique menant bien souvent à  la mort. Le paganisme est opposé à  cet égard à  la «célébration de la vie» chrétienne. Pire, selon certaines analyses, Rousseau aurait effectué un véritable travail de sape, en reléguant carrément l’amour chrétien et les guerres païennes aux oubliettes, à  travers sa pensée moderne faisant abstraction de la religion. Une fois les deux pôles chrétiens et païens disparus, l’accès à  une «existence pleine» est compromis et «l’autre» n’existe plus, n’est plus reconnu en tant qu’individu. Que reste-il alors à  Rousseau à  part l’exploration d’une troisième voie vouée à  l’échec, dans laquelle l’homme ne serait plus tourné que sur lui-même?

 

Mais surtout, un évènement qui prend sa source à  l’aube du 20ème siècle apporte malheureusement de l’eau au moulin de l’amalgame «BHLien»: le paganisme est récupéré par les idéologies fascistes et nazies en tant que néo-paganisme, pour discréditer le christianisme à  grands renfort de virilité et de culte de la force. Soit. Bien qu’il existe déjà  un fossé entre le patriotisme et le nationalisme, c’est là  un gouffre que BHL n’hésite pas à  franchir.

 

«Vivant ou mort, il les inquiétera toujours», écrivait Rousseau de son vivant en parlant de lui-même. La prédiction s’est avérée et s’avère encore parfaitement adaptée.