09.07.2012

…et Prague hier

Comment les Pragois ont-ils vécu le communisme dans leur quotidien, de manière intime? Rencontre avec Dana Emingerovna, journaliste.
Novembre 1989, la population pragoise se rassemble en masse sur Wenceslas Square lors de la révolution de velours......pour protester pacifiquement contre le régime en place. (photos : Wikimedia Commons)
Photo: Wikimedia Commons

Comment les Pragois ont-ils vécu le communisme dans leur quotidien, de manière intime? Dana Emingerovna, dans sa maison de la périphérie de Prague, répond: « Ce régime nous imposait une sorte de schizophrénie: il y avait ce qu’on pouvait dire en famille ou entre amis, et ce que l’on apprenait, le jeu qu’il fallait jouer à  l’école ou au travail pour ne pas être arrêté. Il fallait savoir à  qui se fier ». Mais elle sourit, regarde un instant par la fenêtre, « au fond, cela avait un bon côté : on se faisait des amis pour la vie dans ce genre de situations dangereuses, où chaque confidence était une marque de confiance qui pouvait nous coûter très cher », ajoute-t-elle.

Puis elle est lancée et les souvenirs parlent, les sentiments. Elle raconte ses rêves d’ailleurs, de l’Occident, ses plans fous pour parvenir à  voyager, la difficulté du quotidien, la patrie qui devient prison. « J’ai joué des années au volleyball dans la meilleure équipe de Prague. Je n’aimais pas ce sport, mais ma motivation était un camp d’été en Italie proposé aux meilleures joueuses du pays. Je n’ai jamais pu y participer tant la compétition était rude ». Mais Dana a voyagé pendant la dictature, sûrement plus que n’importe quel citoyen ordinaire. « En tant que journaliste, pour trois séjours en camps de travail dans d’autres pays satellites, on pouvait aller quelques semaines en France ou en Allemagne. Sur place, il fallait vite se faire des amis, être invités dehors et écrire de bons articles pour que cette escapade ne soit pas la dernière. On voyageait avec trois fois rien. On était capable de tout pour sortir découvrir ce monde interdit ».

Trouver une invitation pour un quelconque stage à  l’étranger était une autre façon de voyager, raconte-t-elle. « J’ai vu un jour un charpentier demander congé à  son patron pour aller faire un stage d’obstétrique ». Elle-même a monté avec ses amis des plans de ce genre. « Lors d’un voyage, j’ai obtenu d’un hôpital à  Bruxelles quinze invitations pour un stage en pédiatrie. Ce n’était pour nous bien sûr qu’un moyen de sortir. Pour faire passer le projet auprès du parti, nous l’avons inscrit sous le nom de « Tour de la paix dans les hôpitaux belges ». Nous sommes tous montés en car, avec assez d’essence pour faire sauter un immeuble: notre monnaie était tellement basse qu’elle ne valait rien ailleurs, on ne pouvait rien acheter ».

Petite pause, pendant laquelle elle semble réfléchir longuement; puis, comme une confidence: « Parfois, cette unité entre les gens me manque, on était ensemble contre un ennemi commun, on s’entraidait, on ourdissait des plans pour voyager et avoir plus de liberté. C’était une époque résolument plus sociale que maintenant. »

Dans son quotidien comme dans celui de centaines de milliers de gens, tout a changé du jour au lendemain après le soulèvement populaire de 1989. Dana, malgré tout, se considère satisfaite : « J’avais 28 ans lors de la révolution, j’ai pu reconstruire ma vie, refaire ma vision du monde ». Mais certains n’ont pas eu cette chance. Matej, son fils, étudiant en économie, explique : « Les plus âgés ont souvent été laissés de côté par le changement. En quelques mois, ils ont perdu toutes leurs économies à  cause de l’inflation, ils ont perdu leur vie dans le communisme ». Il poursuit d’une voix plus basse: « Mon grand-père, par exemple, était un brillant ingénieur. Il aurait pu devenir chef s’il n’avait pas eu ses idées politiques, s’il s’était inscrit au Parti. Et encore, maman [Dana, ndlr] a eu la chance de pouvoir faire des études. A cette époque, les enfants de dissidents n’avaient pas d’avenir ». Dana approuve et ajoute: « Comme beaucoup de gens, mon fils en vient à  être nostalgique du communisme. Le changement de régime ne lui a rien apporté, à  part des factures de médecins et d’aide sociale, ce qui n’existait pas avant. Il est déçu. »

En République tchèque se pose maintenant un problème qui était moins présent avant: la corruption dans les domaines publics. Les politiciens n’agissent pas toujours dans l’intérêt du peuple, qui se sent délaissé et découragé. « Nous avons l’impression que le changement de système n’a fait que remplir les poches des plus riches », avoue Dana.

Quant à  Prague, elle a été remise totalement à  neuf après la chute du communisme. La ville en avait besoin: suite à  quarante ans sans rénovations, elle s’écroulait. Les touristes, les fast-foods et les magasins se sont multipliés. « Nous nous sentons parfois envahis! », s’exclame Matej. Et Dana d’ajouter, avant de nous serrer la main: « Le communisme qui nous a marqué ne peut pas être défini uniquement comme mauvais. Il avait d’horribles côtés comme de très bons ». Il s’agit maintenant, pour les uns et les autres, de ne pas oublier.