16.07.2012

…et Budapest hier

Ce qui est à  la fois curieux et très logique est que les Hongrois ont vécu le communisme de façon très différente selon leur classe sociale. Rencontre à  Budapest avec des citoyens hongrois de tous horizons pour comprendre leur expérience du "socialisme du goulash".
Des insurgés sur un tank hongrois, entourés par une foule joyeuse, lors de l'insurrection de 1956.
Photo: © Erich Lessing/Editions Adam Biro Réunion du Pacte de Varsovie en 1987. De gauche à  droite : Gustav Husak (Tchécoslovaquie), Todor Jivkov (Bulgarie), Erich Honecker (RDA), Nicolae CeauÈ™escu (Roumanie), Wojciech Jaruzelski (Pologne), János Kádár (Hongrie) et Mikhaïl Gorbatchev (Union Soviétique). Wikimedia Commons

Suite de l’article « Budapest aujourd’hui… »

 

 

Dans la capitale hongroise, nous avons interviewé cinq personnes. Janosh Szekely et Gabriella Palffy étaient à  l’époque étudiants en français, et sont devenus professeurs à  la fin de la dictature. Zoltane, professeur d’ingénieurie et sa femme, professeure de littérature, sont tous deux issus d’anciennes familles aristocratiques hongroises. Fraîchement retraités, ils étaient donc des enseignants déjà  chevronnés lors du changement de régime. Nous avons enfin rencontré Ilona Rady, une ingénieure qui travaillait à  la maintenance des machines d’une usine.

 

Il est rare de trouver des personnes pour parler de la période qui a précédé la première révolution de 1956. Pourtant la femme de Zoltane nous raconte l’incroyable aventure qu’elle vivait chaque été pour aller chez ses grands-parents, qui habitaient l’actuelle Slovaquie. « On n’avait pas le droit de traverser la frontière. Alors ma mère est allée chercher une tsigane et lui a demandé de nous faire traverser à  pieds, à  ma soeur et moi, le fleuve qui séparait les deux pays. Les communistes le considéraient comme infranchissable de cette manière, ainsi il n’y avait aucun mirador. Nous avons finalement réussi à  passer. De l’autre côté de la frontière, une voiture nous attendait pour nous mener chez nos grands-parents. Il n’y avait pas de téléphone, donc aucun moyen pour ma mère de savoir si nous étions bien arrivés. Imaginez le courage qu’il faut! »

 

Puis c’est au tour d’Ilona, alors ingénieure dans une usine, de nous expliquer sa vision de la vie sous le régime. « Je suis née en 1953, je n’ai pratiquement pas de souvenirs de la révolution de 1956 ni des sept ans punitifs qui suivirent. Mais j’ai eu une jeunesse heureuse pendant l’époque Kadar. Je faisais partie du groupe de la Jeunesse Communiste Hongroise; c’était comme un grand groupe d’amis. On ne parlait pas de politique, et même s’il y avait bien sûr des choses à  ne pas dire en public, on jouissait tout de même d’une liberté beaucoup plus grande que dans les autres pays communistes. » A-t-elle pu voyager durant cette période ? « Cela m’a un peu manqué. Bien sûr on avait envie de découvrir le monde. Mais nous, ouvriers et ingénieurs, on n’avait pas vraiment l’argent pour voyager en ce temps-là . »

 

Pour Janosh et Gabriella, l’expérience fut très différente. « Kadar était le pire des traîtres », lâche Janosh, qui malgré son sourire a de la peine à  dissimuler sa colère. « Il est allé chercher les chars russes qui réprimèrent la révolution de 1956 dans le sang. Et après après avoir exécuté Imre Nagy qui dirigeait le pays à  l’époque, il est devenu président ». Gabriella ajoute: « Tout était mensonge… comme dans un théâtre. »

 

Zoltane et sa femme, membres d’une ancienne famille aristocratique, auraient pu poser problème au régime. L’épouse confie: « C’était une période où tout allait bien en surface. Mais si l’on réfléchissait un peu et que l’on creusait, on pouvait sentir les coulisses de ce qui se passait. Ils tiraient toutes les ficelles, décidaient qui serait choisi pour quel poste, qui irait à  l’Université et qui ne serait pas admis ». Zoltane ajoute: « Je connais quelqu’un qui s’est un jour plaint du régime dans un bar. Son fils, malgré d’excellentes dispositions, n’est jamais entré à  l’Université. En s’en prenant de cette manière aux enfants des dissidents, on fait preuve d’un autre genre de violence. »

 

Parlons-leur maintenant du changement de régime: qu’en ressort-il? Deux mots sont sur toutes les lèvres, étudiants, professeurs ou ingénieurs: naïveté et déception. « On était comme des enfants », soupire Gabriella. « Vous ne pouvez pas comprendre la soif de liberté qu’on avait. Si quelqu’un nous avait dit qu’on serait libres mais pauvres, à  l’époque on aurait haussé les épaules. Plus maintenant ». Elle ajoute encore: « On croyait à  la justice, on pensait que les règles étaient les mêmes pour tous les pays. On nous a plumés. »

Zoltane, le professeur d’ingénieurie, résume tout cela depuis sa belle maison du second arrondissement de Budapest: « Corruption, dilettantisme et pression économique mondiale, voilà  les trois maux de notre privatisation. Nos chefs ont vendu le pays à  des étrangers pour une bouchée de pain pendant la fièvre de la privatisation. Les trois domaines stratégiques de l’eau, du gaz et de l’électricité leur appartiennent toujours ». On discerne dans les yeux de cet homme réaliste, qui a réussi malgré tout à  faire prospérer son entreprise, le sentiment que la population a été trahie; et pour cela, il en veut à  son pays.

 

Au final, quel fut le pire dans ce « socialisme du goulash », plus relâché et plus insidieux que les autres? Janosh éclate de rire, d’un rire un peu jaune: « Vous savez, mademoiselle, dans le communisme hongrois, le pire, c’est ce qui vient après! »

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