31.07.2012

…et Bucarest hier

A Bucarest, deux hommes se souviennent de quarante ans d'un communisme que certains qualifient de "féroce".
Boulevard Magheru à  Bucarest, lors de la révolution de 1989. Ion Iliescu à  la télévision roumaine, en 1989. Photos : archives nationales roumaines

Qu’ont vécu les Roumains, qu’ont-ils pensé de ce communisme? Avaient-ils des rêves? Mirel [Bran, journaliste correspondant à  Bucarest pour la RTS, voir l’article « Bucarest aujourd’hui… », ndlr] nous accorde, entre deux appels d’urgence sur la situation politique, quelques minutes de son temps sur la terrasse d’un petit café de Bucarest. Il nous répond spontanément, sans hésiter: « Pour ma part, je tenais le régime communiste pour éternel. Je n’avais pas de rêves. Ils étaient interdits et faisaient mal ». Trop de douleur pour cette population qui, en plus de manquer de tout chez elle, avait encore moins d’espoir de pouvoir voyager que les autres. « Je ne me permettais pas de penser à  l’étranger, à  Paris par exemple. C’était trop loin, trop inaccessible », avoue-t-il.

 

« Maintenant j’ai l’impression d’avoir vécu un mauvais rêve pendant les vingt premières années de ma vie. Du communisme à  une démocratie aujourd’hui vacillante, il n’y a eu aucun lien », continue Mirel plus bas; « c’est peut-être à  cause de cette transition presque ratée que noua avons abouti au coup d’état d’il y a quelques jours. Un pays aux politiciens démocratiquement matures n’aurait jamais de tels problèmes ».

Marc Bruchez [ambassadeur suisse en Roumanie, ndlr] approfondit cette parole en nous confiant: « Ici, la politique est comme une arène, on n’a pas le respect démocratique de l’adversaire. C’est un combat pour le mettre à  terre, avec rarement un sentiment du bien commun. Les Roumains, surtout en politique, sont souvent très individualistes. »

 

Cette transition est un point sensible, et Mirel nous regarde en faisant un geste pour montrer les alentours: « On a presque tout raté. Regardez ca: la Roumanie est l’un des pays les plus riches d’Europe. On a du pétrole, du gaz, les plus grands gisements d’or du continent et des matières premières à  ne savoir qu’en faire. Et pourtant, 22 ans après le communisme, on est toujours dans la merde! ». Je sursaute. Il faut beaucoup de colère refoulée pour faire perdre à  un journaliste comme lui son langage politiquement correct. Lui aussi tressaillit légèrement, puis se reprend. Silence.

 

Y a-t-il quand même eu de bons côtés à  ce communisme acharné? « Le seul avantage, si c’en est un, c’était tout le temps dont on disposait. Ici, à  part travailler, on ne pouvait rien faire: rien à  acheter dans les magasins, peu de bars et pas de télévision. Je fais pour cette raison partie d’une génération très instruite: on a beaucoup lu, il nous a fallu en plus apprendre les langues étrangères car les traductions roumaines étaient rares et mauvaises ». Il éclate de rire et regarde un peu le ciel, comme pour se rappeler de quelque chose de joyeux. Puis il ajoute, toujours en riant, du beau rire puissant des gens de là -bas, avec une nuance d’espièglerie dans les yeux: « Quand je suis arrivé en France et que j’ai vu le niveau d’éducation des intellectuels, ça m’a fait beaucoup sourire! Puis j’ai compris: eux avaient des choses à  faire, à  acheter. Ils n’avaient que peu de temps à  consacrer à  ce qui avait été notre passe-temps pendant plus de vingt ans: la lecture, la discussion et la réflexion ».

 

Mais les Roumains étaient-ils heureux? Car en Roumanie, on porte sur ces évènements un regard beaucoup plus détaché qu’ailleurs. M. Bruchez nous avait pourtant prévenus: « Les Roumains en ont tellement vécu et ont été tellement bafoués qu’ils ont appris à  vivre avec trois fois rien, et à  chercher leur bonheur au-delà  de la situation générale de leur pays ». Mirel nous l’explique avec ses mots: « Vous savez, on vivait dans un système absurde, mais nous étions beaucoup à  être nés dedans. On ne s’est rendu compte de l’absurdité de ce circuit fermé qu’une fois le circuit ouvert et le communisme déchu. »

 

 

Encore une fois, petit silence, de ceux qui précèdent les confidences, les concessions, puis il poursuit: « Le changement de régime a fait naitre dans le cŠ«ur des Roumains un sentiment de culpabilité générale, car il y a eu très peu de dissidence ici, peu de rébellion. Nous avons été, somme toute, un peuple passif, pour ne pas dire docile. Nous acceptions notre sort, et c’est ce qui nous a permis de tenir. Mais pourquoi avons-nous tenu? Je ne sais pas. »

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