Culture | 16.07.2012

Budapest aujourd’hui…

Sur la route des révolutions, les villes se suivent mais ne se ressemblent pas. Après Prague, nous voici maintenant à  Budapest, à  la découverte d'une cité et d'un pays qui ont connu un communisme réputé plus modéré.
Vue depuis la promenade du bastion des pêcheurs.
Photo: pixelio.deLe kert Szimpla, sorte de bar à  ciel ouvert. szimpla.hu

L’âme de Budapest, il ne faut pas la chercher. C’est elle qui nous trouve, à  peine sortis de la gare.

Nous sommes partis un matin aux aurores avec le projet de visiter, entre Prague et Budapest, Vienne en un jour. Nous n’avons finalement fait qu’effleurer la cité de Mozart; mais une fois arrivés en Hongrie, la déception disparait complètement. Pour le voyageur habitué aux grandes villes européennes, Budapest offre toute la nouveauté d’un territoire inconnu. La ville séduit par son ambiance surranée et ses immeubles dont le plâtre déchu laisse par endroits apparaître les briques nues. Les grands boulevards côtoient des rues minuscules, où il n’est pas rare de surprendre dans la pénombre un corps endormi dans l’embrasure d’une porte. C’est ici que le vrai voyage commence, plus sauvage et plus beau. On ne trouvera rien de lisse à  Budapest, et peu de choses auxquelles on s’attendait vraiment.

 

Le quartier conseillé à  tous les jeunes fans de culture alternative est le district 7, l’un des centres underground de cette partie de l’Europe. Surtout en été, l’endroit regorge de ce qu’on appelle des Kerts. Nom qui signifie « jardin » en hongrois, il désigne des bars alternatifs à  ciel ouvert, installés dans des anciens terrains vagues, des cours intérieures abandonnées ou des squats. Et même s’il faut avoir l’oeil pour les trouver, ils sont à  coup sûr les meilleurs endroits pour passer du bon temps.

 

Mais l’on ne peut ignorer, en visitant Budapest, qu’elle a été sous le giron communiste pendant plus de quarante ans. Comment cela s’est-il passé pour ce pays qui a connu un socialisme plus doux, si l’on peut dire, que les autres, mais qui a aussi été le premier à  se rebeller contre l’occupant avec courage? Commençons par le début.

 

Dès la Seconde Guerre mondiale, la Hongrie, alors sous le joug de l’occupation allemande, est envahie par l’Union soviétique. C’est l’époque de la Terreur, qui durera jusqu’en 1956: surveillance politique, arrestations en masse, tortures et exécutions. Des années dont les Hongrois ne se rappellent pas sans un frisson. Vient alors 1956 et le 23 octobre, date-clé et symbole pour toute une nation du courage et de la rebélllion contre l’ennemi commun. La révolution, qui durera 12 jours, ébranlera l’empire commmuniste; il faudra l’arrivée par centaines dans la ville des chars du pacte de Varsovie pour la réprimer dans le sang.

 

Après 1956 suit une période de punition de la population: on monte de faux procès, de vraies pièces de théâtre dont l’issue est connue d’avance. On condamne à  tour de bras les leaders de la révolution et les citoyens qui y ont participé. Cela durera jusqu’en 1963, année durant laquelle commence le « règne Kadar ». On entre dans une période de dégel, et la Hongrie devient alors, en apparence, l’un des pays les plus libres du bloc soviétique.

L’expression hongroise « les retraités de Kadar » désigne ironiquement de nos jours les personnes âgées nostalgiques de cette époque, où tous vivaient dans une sûreté d’existence qui n’a plus trouvé son pareil depuis. Kadar restera en place jusqu’en 1989, date à  laquelle le régime changera drastiquement.

 

On pouvait déja sentir le changement dans l’air au milieu des années 80: l’opposition se renforce, et même s’ils ne sont pas encore officiels, des partis comme le « forum démocratique » gagnent du terrain. Ce n’est pourtant qu’en 1989 que tout se joue. Le 16 juin a lieu une cérémonie à  l’occasion de la réhabilitation et de l’enterrement des cinq chefs de l’opposition exécutés après 1956, ainsi que d’un sixième cercueil symbolisant tous les autres morts de la révolution.

Un représentant des jeunes démocrates prononce alors la phrase que tout le monde espérait sans arriver à  y croire: « Au nom des six cercueils, nous demandons, nous exigeons que les troupes soviétiques quittent notre territoire! ». Pendant tout l’été se succèdent des tables rondes entre dirigeants, et il semble que le vrai malheur commence à  ce moment-là : sans aucun moyen de pression ou d’intervention pour les citoyens, l’avenir du pays, qui ne sera pas des plus heureux, est négocié entre les communistes et les autres partis.

 

Enfin, sans réelle date charnière, la Hongrie passe du communisme au capitalisme; sans une goutte de sang versé il est vrai, mais sans révolution du tout. Et le peuple, même s’il avait âprement souhaité ce changement, n’a pas manqué d’être déçu par ce qu’il amena: dettes, ruine des quelques industries que le pays possédait. Et, au travers de la privatisation, la vente à  des entreprises étrangères des points stratégiques de l’économie: le réseau d’eau, de gaz et d’électricité.

 

Le plus curieux dans l’histoire ne sont pas les chiffres et les dates, mais bien les anecdotes qui s’y combinent et que l’on ne peut trouver dans les livres. Ainsi, parlons de la dissolution du pacte de Varsovie, équivalent à  l’époque de l’OTAN pour les pays communistes. Tous les ans avait lieu la réunion des représentants de chaque pays du pacte, la séance étant présidée par chaque nation tour à  tour. Le hasard dicte qu’en 1989 la Hongrie, fraîchement sortie du communisme et pourtant toujours dans l’alliance, sera présidente. Le président hongrois propose de mettre à  l’ordre du jour la dissolution du pacte de Varsovie et essuye un refus. Mais alors qu’il énumère les points de l’ordre, il énonce sa proposition comme s’il la lisait sur sa feuille. Tous les ministres se tournent alors vers Gorbatchev qui, trop surpris pour réagir, se tait. On vota donc la dissolution du pacte de Varsovie, et celle-ci fut acceptée!

 

Mais les meilleures anecdotes viennent après 1989, en 1990 et 1991 par exemple, lors du renvoi des troupes russes stationnées dans le pays. Les généraux prétextent ne pas avoir les moyens de transporter les soldats, leurs familles et l’equipement, sur plusieurs milliers de kilomètres. Alors se crée spontanément l’Association des Chauffeurs de Taxi Hongrois (ACTH), qui propose de reconduire gratuitement les envahisseurs chez eux.

Puis, c’est au tour du dernier général soviétique de traverser le fleuve séparant la Hongrie de l’Ukraine. « Pour ceux de l’Ouest, le symbole de la fin du commnisme est la chute du mur de Berlin. Pour nous, c’est cet homme en habits militaires marchant seul sur ce pont. Ils étaient enfin partis! », confie Gabriella, ancienne étudiante en français.

 

C’est la joie générale, et on cherche un moyen de marquer l’évènement. Un concours est lancé, lors duquel la population peut proposer ses idées pour célébrer le départ des troupes russes. C’est le prêtre d’un petit village qui le remporte en racontant: « En 1940, quand les russes sont arrivés, leur capitaine m’a ordonné de sonner les cloches pendant une heure. Je lui ai répondu que je les sonnerai cinq minutes pour leur arrivée et une heure lorsqu’ils seront partis ». Ainsi, en 1991, une heure durant, toutes les cloches de Hongrie sonnèrent ensemble pour célébrer la liberté nouvelle. « C’était très fort, un magnifique symbole d’unité! » s’exclame Janosh, également étudiant à  l’époque.

 

Retrouvez sur cette page le récit de la rencontre avec Gabriella, Janosh et d’autres anonymes qui ont vécu sous le communisme hongrois.