31.07.2012

Bucarest aujourd’hui…

Après Prague et Budapest, c'est en Roumanie que mène la route des révolutions. Depuis Bucarest, notre courageuse voyageuse retrace plus de quarante ans d'histoire, du dictateur Ceaucescu jusqu'au président actuel encore hier menacé de destitution.
La Strada Selari, dans la vieille ville de Bucarest.
Photo: Bogdan Giusca, Wikimedia Commons Un culte à  Ceaucescu en 1968. archives nationales roumaines

Des bâtiments modernes côtoient des ruines, des villas rénovées (ou pas) jouxtent d’hideux blocs de l’époque communiste. L’ancienne ville, celle qui ressemblait à  un « petit Paris » selon les dires d’un habitant, a été rasée à  l’époque de Ceaucescu; et il n’en reste que de rares vestiges dans le centre historique. Dans les rues, des fils électriques pendent parfois. Et les chiens errants, moins agressifs que ceux de garde, promènent leur regard vide sur une ville qui ne laisse pas indifférent malgré son manque évident de beauté. La Roumanie est un pays dépaysant. Et en arrivant à  Bucarest, on a l’impression de débarquer dans une chambre mal rangée.

 

La ville a pris cette apparence à  cause de quarante ans d’un communisme « féroce », pour utiliser le mot de Marc Brucez, ambassadeur suisse en Roumanie. Durant cette période, une police politique toute puissante, la Securitate, était renseignée par plus de 50% de la population qui « espionnait » l’autre moitié. Le pays a, de plus, souffert du « socialisme scientifique » dès les années 1970. En plus d’une nationalisation totale, des rations précises par habitant étaient calculées pour tous les produits, du savon au pain en passant par l’eau et le gaz. Petite explication historique.

 

En 1965, l’ancien ministre Nicolae Ceausescu accède à  la tête du régime communiste roumain. Il n’était à  l’époque, selon les dires du peuple, pas encore le dictateur fou qu’il devint par la suite. Entre les années 1960 et 1970, il industrialise fortement son pays en l’endettant lourdement.

A cette époque, la Roumanie est un pays qui sort du lot des satellites communistes. En condamnant en 1968 l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars du pacte de Varsovie, Ceausescu est invité dans de nombreux pays de l’Ouest. Le vent de la folie commence à  souffler en 1971 lorsqu’il visite la Chine. Là -bas, il découvre le culte de la personnalité vouée à  Mao Zedong et Ceaucescu, à  l’époque très populaire en Roumanie, rêve de ce genre de pouvoir.

Il décide de mettre au-dessus de toute préoccupation le remboursement de la dette extérieure. C’est le début de la pénurie qui rendra le pays exsangue: la population est privée de tout ce qui ne lui est pas vital, et on exporte massivement. Le « ras-le-bol » général augmente, mais il en faut beaucoup pour que les Roumains se rebellent.

 

En décembre 1989, après la chute du mur de Berlin et le changement de régime d’autres satellites socialistes, Ceaucescu s’accroche au pouvoir. S’en suivent des manifestations violentes, pendant lesquelles on tire sur la foule. Bilan: mille morts. On ne sait toujours pas qui a ouvert le feu.

Mirel Bran, journaliste correspondant à  Bucarest pour la RTS, nous raconte: « C’était très confus et on ne comprenait plus rien. Même 22 ans après, il est difficile de démêler cette période de notre histoire ».

 

On sait pourtant de manière sûre que le 21 décembre 1989, Ceaucescu s’enfuit de Bucarest; qu’il est rattrapé et fusillé le 25, jour de Noël, après un procès expéditif que l’on n’omettra pas de trouver étrange. Le dictateur est exécuté à  la va-vite, comme un témoin gênant. En le faisant disparaitre, on enterre le nom de ses collaborateurs, de tous les ex-communistes qui, dès lors prennent le pouvoir à  la suite d’un homme appelé Iliescu.

La jeunesse, qui en a marre de cette Roumanie-là , organise une manifestation marathon: durant un mois, elle occupe la place de la Victoire à  Bucarest. Cette occupation est réprimée dans la violence avec l’aide des mineurs du pays, qu’Iliescu niera toujours avoir appelés à  agir. Mirel y était et s’écrie: « Je n’ai jamais vu une barbarie si inutile, on s’est tous fait tabasser. On a compté six étudiants morts sous les coups. »

 

Puis le piège se referme: la privatisation avance pas à  pas. « Les anciens du Parti Communiste et de la Securitate sont devenus riches de milliards en achetant nos entreprises nationales pour des cacahuètes ! », nous dit Mirel avec un sourire un peu cynique. Il ajoute en riant doucement: « Ils disaient vouloir une économie de marché. Bien sûr ils la voulaient, mais pour eux seuls ! ».

Puis pendant des années, c’est le jeu du chat et de la souris entre la gauche socialiste, anciennement communiste, et l’opposition qui tente des réformes sans succès. En 1996, l’opposition gagne pourtant une avancée et tente l’entrée dans l’UE et dans l’OTAN; le processus échoue.

Mais en 2000, Iliescu revient au pouvoir et profite du travail de ses prédécesseurs pour reprendre les négociations: la Roumanie intègre l’OTAN. Pour l’entrée dans l’UE, il faudra attendre un certain Basescu, l’homme à  la main de fer, véritable surprise des élections de 2004. Il a auparavant été maire de Bucarest et s’est attaqué avec sang-froid aux deux problèmes qui gangrenaient la ville: les chiens errants, et surtout la corruption. Il est seul contre tous mais aimé de la population, et, élu en 2004, il entreprend des réformes de la justice roumaine. Il a compris qu’elle seule peut aider le pays à  se construire.

Il gagne un second mandat en 2009, mais alors la crise économique commence et la Roumanie, encore très vulnérable, est touchée de plein fouet. Basescu doit accepter de la part de l’UE, dont son pays est membre depuis 2007, des mesures d’austérité extrême qui font chuter la cote de popularité du gouvernement: une coupe de 25% dans le salaire des fonctionnaires et une augmentation de la TVA de 5 points, du jour au lendemain.

 

Il faut le savoir, la Roumanie traverse en 2012 une crise politique grave. Le gouvernement de Basescu devait à  coup sûr passer la main à  l’automne, il n’aurait pu être réélu une troisième fois dans ces circonstances. Mais alors tout devient incompréhensible: quelques mois avant une victoire assurée en sa faveur, l’alliance formée entre les socialistes et les libéraux suspend le président Basescu en violant la loi. Autrement dit, c’est un coup d’état que le pays vit, en Europe au 21ème siècle! « Ils sont impatients et immatures », lâche Mirel. Marc Bruchez ajoute: « On ne sait pas s’ils se rendent compte de la gravité de ce qu’ils font, ou s’ils sont dans le déni total des conséquences de leurs actes pour le pays ».

 

En effet, le 29 juillet [l’article a été rédigé le 20 juillet, ndlr] aura lieu un référendum dont le but est de destituer définitivement le président élu . Le seul problème: pour qu’il soit valide, la constitution roumaine exige 50% de participants. En plein été, au beau milieu des vacances scolaires, il y a peu de chance que ce taux soit atteint. L’union sociale-libérale a donc tente d’abolir le corum des 50% mais la cour constitutionnelle s’y est opposée. L’alliance suivra-t-elle cette décision? « Nous sommes dans un instant déterminant pour l’avenir de notre pays, un instant qui décidera si l’on retourne en arrière ou si l’on construit une nouvelle Roumanie, démocratique et débarrassée enfin de ses vieux fantômes », estime Mirel. Il y a de quoi faire peur; de plus, comme d’habitude, ceux qui pâtiront des effets de cette crise seront les citoyens ordinaires, dont on estime que 40% vivent à  la limite du seuil de pauvreté.

 

Vous pouvez lire sur cette page le récit de Mirel et Marc.

 


Info

Lors du référendum du 29 juillet, le taux de participation est inférieur à  50% (46% selon le Bureau Electoral Central roumain). Le vote est donc invalidé et le président Basescu échappe à  la destitution, bien qu’environ 87% des votants se soient prononcés en faveur de son départ.

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