Culture | 26.03.2012

«La société veut nous tuer»

Le temps d'un entretien, Franck Aria nous parle de l'amour, du temps, de la mort, de la société, de Dieu et de solitude, thèmes présents tant dans son roman que dans ses idées. Moment entre littérature et philosophie...
Franck Aria, auteur du livre "Vastes Solitudes".

«Vastes Solitudes», publié chez arHsens édiTions, est le premier roman de Franck Aria. Dans un monde qui écrase toujours plus ses citoyens, une musicienne et un genre d’écrivain décident malgré tout de vivre pleinement leur vie. Dans un style plutôt philosophe, l’auteur nous parle de cette société prête à  tout pour nous asservir, nous « tuer », comme il le dit. L’histoire fait également la part belle à  l’amour que les deux héros vivent, insouciant et simple, sans hypocrisie.

 

« Mon roman est un roman d’amour mais il n’est pas pour autant sentimental » dit-il. « C’est l’aventure de deux êtres qui s’aiment et qui se mettent en quelque sorte en dehors de la société. Ils se désintéressent des actualités, ne courent pas aux soldes, sortent peu. Ils vivent entre eux, sans trop se préoccuper de la société, la laissant de coté pour ce qu’elle est, à  savoir un monde où l’argent est roi. Ils se laissent aller à  vivre leur vie en entretenant de bons rapports avec le Néant. Elle est musicienne classique, chante dans une chorale et donne des cours de chant. Lui, on ne sait pas trop ce qu’il fait, mais il prend des notes sur sa vie, pour l’approfondir, l’intensifier. Ce n’est pas vraiment un écrivain, même s’il commence à  écrire des choses. Ce sont deux singularités, étrangères à  elles-mêmes, qui tentent d’accorder leurs solitudes. Je considère que nous sommes constitués de plusieurs solitudes, comme si l’on était plusieurs à  l’intérieur de nous-mêmes. Nous ne sommes pas constamment le même, changeant de jour en jour. Je crois que l’on peut être amoureux sans être sentimental. Le sentimental est quelque chose de fusionnel, où l’hypocrisie et le mensonge s’installent. Les deux héros du roman sont simplement amoureux, ils essayent juste de vivre leur relation le plus intensément possible à  partir de leurs différences.

 

Les deux lisent, particulièrement le héros. Il s’intéresse aux génies, quel que soit leur art. Il y a donc Stendhal, Bach, Rimbaud, Nietzsche. Ce ne sont pas vraiment des influences pour moi, ce sont des artistes que j’admire beaucoup, tout comme le héros qui essaye de les lire, de les écouter attentivement, au plus près des mots, des notes, ou des peintures, des sculptures. »

 

« L’écriture est un acte singulier. J’écris depuis dix ans, et plus sérieusement depuis cinq ans, mais sans la volonté d’être publié. Ecrire est vital, chacun en ressent ou non la nécessité, à  un moment donné du temps. Un jour, on est habité par le temps lui-même. On a une sorte d’illumination qui nous fait voir les choses autrement. C’est très pulsionnel. Contrairement à  l’idée reçue, l’écriture est très physique. C’est le corps qui d’abord veut écrire, soit parce qu’il ne se sent pas bien, soit au contraire parce que tout ce qui lui arrive est merveilleux. Il faut écrire pour passer à  autre chose ou alors pour approfondir sa vie. À condition bien sûr de vivre ce que l’on écrit. Les best-sellers américains par exemple fonctionnent comme des films, ce sont des scénarios de films. Et d’ailleurs les auteurs de ce genre de livre ne rêvent que de voir leurs romans adaptés au cinéma, ce qui est ridicule. Il suffit de lire les classiques pour s’apercevoir que la littérature ce n’est pas ça du tout. C’est même le contraire. La littérature c’est le style, une langue singulière qui parle depuis une vie singulière. Jamais l’image ne pourra rendre compte de ce qui s’écrit entre les lignes. Le héros de mon roman se demande d’ailleurs s’il vit ce qu’il écrit, si les mots écrits s’inscrivent dans la réalité de son corps. Selon moi, l’écriture comme la lecture doit permettre de comprendre le monde dans lequel on vit et de dire le monde. Ecrire c’est penser. »

 

« Toute communauté est potentiellement criminelle, elle se fonde sur l’exclusion. Celui qui n’appartient pas à  la communauté est exclu. Cela conduit au racisme, qui est partout, ou à  l’hooliganisme. Mais même la société ou la famille excluent celui ou celle qui pense et vit différemment. Vivre hors de toute communauté n’est pas facile. Pour cela il faut lire, s’instruire, connaître certaines choses. Les deux héros de mon roman ne veulent pas se laisser corrompre par la société, par des marchandises dont ils n’ont nullement besoin. La société corrompt dans le sens où elle empêche l’homme de « s’individuer », de se singulariser. Bien sûr, sauf à  vouloir s’enfermer dans une grotte, on ne peut pas vivre en dehors de toute société. La question est de savoir comment vivre dans cette société tout en étant en dehors, en n’étant pas pollué par sa marchandise.

 

On se sauve de la société grâce à  nos connaissances individuelles, que seuls la lecture et les arts peuvent nous apporter. C’est un savoir-vivre singulier à  chacun. Il faut s’entendre parler, se recueillir en soi-même, s’écouter vivre en fait. Vivre, mais pas seulement pour la société, apprendre à  se connaître, ce qui peut prendre un certain temps.

 

La question du temps, justement, est aujourd’hui essentielle. Il y a le temps social bien sûr, mais on a de plus en plus tendance à  oublier le temps singulier, le Temps propre à  chacun. Le manque de temps pour soi caractérise d’ailleurs l’époque. Tout le monde est pris par la frénésie du travail. En France, l’un des slogan de Sarkozy était : « travailler plus pour gagner plus ». Le travail prend tout, aux dépens du temps pour lire, écrire, voir des expositions, aller au musée, se cultiver, vivre tout simplement.

 

Chaque corps doit vivre son Temps à  lui, vivre au présent, avec son passé et son avenir en gestation. Le corps vit constamment avec ces trois temps. Le passé n’est jamais mort, il est constamment présent en chacun de nous. On a trop tendance à  oublier son enfance et souvent les adultes sont un peu trop adultes. »

 

« Mon rapport à  la mort est évidemment quotidien. L’accouchement est aussi accouchement de la mort, parce qu’on est sûr de la rencontrer au bout. Celui qui ne pense pas qu’il peut mourir à  chaque instant ne vit pas selon moi. Maintenant, c’est plutôt la question de la vie qui est importante. Doit-on vivre comme un mort ou pas ? La mort n’est évidemment pas seulement la mort physique. La question est de savoir quelle vie on mène, avec quelle intensité, est-ce qu’on la pense ou pas. Mon impression, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui ne s’aperçoivent pas qu’ils sont déjà  morts. La société nous vend de la mort sans arrêt, au travers des journaux, de la télévision. La mort est une vaste question. Depuis Hitler, la Shoah, Hiroshima, le Rwanda, la Yougoslavie, etc, il y a sans cesse des massacres de masse qui touchent des millions de gens. Les cadavres s’empilent et sont très vite évacués, comme si plus personne ne voulaient savoir qu’ils existent. Je pense que la société veut nous tuer. Non pas nous tuer réellement mais nous voir vivre selon la mort qu’elle nous vend. A partir du moment où l’on ne vit que pour la marchandise, on ne vit pas ce que l’on a à  vivre, on ne vit pas ce qui nous concerne de près et qui nous permet d’avancer. En somme, elle veut des corps qui consomment. Or les deux héros de mon roman, justement, déconsomment. Ils tentent de vivre pleinement leur vie. »

 

« Je m’aperçois que dès qu’on parle de Dieu, on nous rit au nez. Alors que la question du Divin concerne l’humanité depuis la nuit des temps. Elle nous rappelle constamment que nous ne sommes pas seulement de la chair destinée à  périr. Le Divin a un rapport direct avec la solitude. Grâce à  lui, nous ne sommes plus dans un rapport terrestre, uniquement social ou marchand. Lorsque quelqu’un prie, il se recueille, se parle à  lui-même. Ce rapport à  Dieu, au Divin est un rapport d’intériorité, c’est un approfondissement de soi. Ma solitude n’est jamais négative, mélancolique. La solitude est quelque chose qu’il faut aimer car c’est l’unique moyen de se recueillir en soi. En général, la communauté quelle qu’elle soit n’apprécie guère les solitaires, car ils lui échappent. Celui qui jouit de sa solitude est hors de son contrôle. »

 

« Vastes solitudes » est donc un roman écrit pour se plonger en plein dans la réalité de la vie et vous avouerez qu’il est bon certaines fois de se poser des questions plutôt que de simplement se reposer en lisant.