Culture | 20.02.2012

Au bistrot Brassens

Texte de Chiara Meynet
Théâtre, musique, chorégraphie, farce : il fallait au moins tout cela pour rendre l'esprit de Brassens duquel s'inspire la dernière création de la troupe Chickadee : Chez Léon et Margot : bistrot Brassens. L'espace d'un soir, entrez au cS«ur de l'univers du poète et de ses personnages bigarrés.
(images: http://cie-chickadee.e-monsite.com/pages/chez-leon-et-margot.html)

Pour la troupe Chickadee – le mot américain pour mésange – quoi de mieux que d’investir le théâtre de la Colombe ? L’oiseau, éternel symbole de paix et de liberté, réunit pour deux soirs sous ses ailes les amateurs de théâtre et de musique. Et la liberté n’a jamais été aussi bien exprimée que dans la bouche de Brassens, toujours fidèle à  lui-même, la pipe au bec. La rencontre de tous ses éléments peut-elle être vraiment fortuite ? Pour notre plus grand bonheur, elle enchante les sens.

 

Ce fin bouquet commence avec un mariage, celui de Margot et Léon, ce tenancier de bistrot au «côté un peu Raimu, grande gueule, soupe au lait…», ainsi que nous le décrit son interprète. Il ouvre son bar dès le lendemain de la nuit de noce, comme à  son habitude, pour ne pas quitter ce quotidien tant chéri par Brassens. Les copains débarquent et s’installent, fidèles au poste : Félicien le poète, Jules l’anar’,… Et tout sera prétexte à  chanter Brassens, surtout ce mystère qui perturbe les amis de Léon : pourquoi Margot leur semble déjà  familière ? Au fil des chansons, ils mènent l’enquête, jusqu’à -ce que Léon ait la puce à  l’oreille, lui aussi. Il décide d’éclairer l’affaire à  sa manière : radicale et efficace, d’une pirouette quasi moliéresque, me souffleront Jean-Jacques Dorier et Catherine Chandon, les deux artistes de ce bien nommé Chez Léon et Margot : bistrot Brassens.

 

Pour ce 5ème spectacle, Chickadee met donc le poète de Sète à  l’honneur, ce Brassens qu’ils évoquent comme un souvenir d’adolescents : «je devais avoir 14-15 ans. A notre époque, le nouveau disque, c’était le disque de Brassens !» se rappelle Catherine Chandon. «J’ai tout de suite aimé. Je connaissais plein de ses chansons par cŠ«ur ! Les chanteurs qu’on aime quand on est adolescent, on ne les oublie jamais, ça nous construit. On ne s’en lasse pas ! A chaque fois que l’on réentend un morceau que l’on n’a pas entendu depuis un moment, ça nous touche de la même manière. Avec Brassens, on ne peut pas être indifférent à  ce qu’on a vécu, c’est comme mélangé à  nous.» Et Jean-Jacques Dorier de se rappeler de ses débuts : «j’ai commencé à  apprendre la guitare à  17 ans. Les premières chansons que j’ai apprises, c’était évidemment du Brassens ! C’est parti de notre vie.» Brassens, c’est le copain qu’on se fait adolescent et qui nous suivra toute une vie, «fidèlement, jusqu’à  l’enterrement», aurait-on presque envie de chantonner.

 

Pour rendre cet esprit Brassens – enjoué, fripon, amical, mais aussi empreint d’une grande timidité – le cadre du théâtre de la Colombe se prête à  merveille : l’accueil est chaleureux, la pièce petite mais originale, colorée, des affiches et des photos décorent les murs jusqu’au plafond. Un joyeux bordel comme Brassens l’aurait aimé : la discipline, il n’a jamais supporté ça. Le seul ordre qui tienne, c’est celui de la vie, avec ses multiples facéties. Le flot du temps a fait s’échouer ici en cette froide soirée de février quelque 17 personnes, ce qui ne laisse déjà  que peu de chaises vides, mais permet une ambiance plus intimiste, qui rapproche public et artistes. Ces derniers se déclarent ravis : l’endroit semble avoir été fait pour accueillir leur spectacle.

 

Less is more : cette devise, empruntée au Minimal Art, pourrait caractériser ce bistrot Brassens, placé sous le signe de la simplicité. La troupe aime généralement à  mêler théâtre, chant et chorégraphie, si bien qu’ils se retrouvent souvent entre six à  dix sur scène pour amener à  la vie cette grande polyphonie. Cette fois, il n’en est rien, puisque c’est en duo qu’ils s’affichent. Catherine Chandon évoque la difficulté de cette configuration : «le mouvement y est réduit. Quand on est huit, il y a des chorégraphies, il se passe des choses avec des corps en mouvement sur toutes les chansons. Mais là , à  deux, dont un à  la guitare… C’est limité !» Jean-Jacques Dorier acquiesce et complète : «le challenge, c’est qu’on ne voulait pas que je sois toujours à  la guitare, parce que sinon ça devenait un récital. Fallait trouver des astuces ! On s’est dit que pour chaque chanson, il fallait trouver quelque chose d’original : soit c’est Catherine qui chante, soit on chante à  deux voix, soit il y a une bande- son…» Etre à  deux sur scène demande de faire marcher l’imagination : parce que les possibilités sont moindres, il faut savoir tirer profit de chaque élément. «On ne voulait pas faire un récital, on voulait vraiment du théâtre. J’aime bien mettre les chansons en mouvement, en vie, avec une histoire autour », raconte l’interprète de Margot. Dans cette optique, les acteurs ne sont que deux, mais les personnages, eux, sont au nombre de cinq. Habilement, Catherine Chandon en incarne deux – «les femmes du monde de Brassens : mŠ«urs légères, mais grands cŠ«urs !» – et Jean-Jacques Dorier trois, chacun avec sa démarche, son timbre de voix, sa façon de chanter. L’exercice est périlleux, comme me l’avoue l’artiste après le spectacle, mais instructif : «en fait, je ne chante jamais comme je chanterai moi. Avec Léon, je chante avec un accent du sud et une voix un peu baryton. Félicien, volontairement, je le prends pratiquement tout à  l’octave au-dessus, pour que ce soit vraiment léger, frileux comme ça, un peu nostalgique, rêveur. Ça le démarque vraiment de Brassens et de sa voix basse. Jules, je le fais extrêmement vif dans l’articulation pour qu’on ne confonde pas tous les personnages – et ça, c’est le plus difficile !»

 

Le pari est réussi : non seulement on ne s’ennuie pas, mais on ne perd pas le fil au milieu de tous ces personnages qui se renvoient gaiement paroles, chansons, grimaces. La dynamique ainsi créée n’est que renforcée par l’interaction que les acteurs entretiennent avec le public. Tantôt Margot la séductrice s’invite dans le public, tantôt le jeu se fait plus subtil, puisque des vers de chansons se glissent subrepticement dans les dialogues, laissant à  chacun le plaisir de les reconnaître.

 

Faire plus avec moins, c’est aussi opter pour un décor en carton qui, d’un naturel modulable, devient un support pratique à  l’imagination. Et puis, Jean-Jacques Dorier le rappelle, « c’est sobre Brassens, pas surchargé : toujours une guitare, une voix ». Sa musique va droit à  l’essentiel, oubliant l’artifice : les copains, la gniole, la vie quoi. Mais bientôt les deux compères me révèlent l’autre attrait du décor cartonné : «ça sert à  la fois de décor et de boîtes de rangement ! On fait un peu attention, ça s’empile, ça s’emboîte et tout tient dans un coffre.» (J.-J.C) La simplicité en toute sobriété !

 

Alors, chez Léon et Margot, on apprend à  redécouvrir Brassens, à  tendre l’oreille à  ces petites merveilles de composition qui nous réservent toujours une surprise. Même nos deux artistes s’étonnent de découvrir à  chaque représentation une autre subtilité des morceaux qu’ils interprètent, qu’ils connaissent pourtant par cŠ«ur depuis longtemps. Un brin de mystère, c’est ce qu’il faut pour perdurer. Alors si nous sommes loin de pouvoir rendre compte de la richesse des textes de Brassens, Chez Léon et Margot, bistrot Brassens nous donne l’occasion de découvrir ses chansons sous un autre jour et de saisir au vol certaines subtilités échappées jusque-là .

 

Les spectateurs, émerveillés par le génie de Brassens, se confient parfois aux deux interprètes : « ce morceau, je le connaissais bien, mais je l’ai redécouvert en le voyant vivre, chanté autrement… » Grâce à  la mise en scène, au chassé-croisé des deux voix, le sens des morceaux est mis à  l’honneur, rendu plus explicite, plus vivant. Au fond, c’est une pièce écrite à  trois, avec Brassens : «on est parti des chansons de Brassens qu’on aimait et voilà , un fil s’est tissé un peu tout seul. C’est venu assez facilement à  partir du moment où on s’est dit qu’on allait partir de lui, de son monde, de ses personnages.» Son univers est un théâtre à  lui tout seul : il n’aurait pu rêver meilleur traitement pour son Š«uvre.

 

«Brassens ne voulait pas chanter, il voulait composer, être poète, écrire, mais pas être sur scène, il était un peu gauche», rappelle Jean-Jacques Dorier. Le grand poète est aussi un grand timide, c’est peut-être pourquoi il a mis en chanson ce qu’il n’osait dire. Mais Catherine Chandon tient à  le souligner, l’homme était aussi courageux, parce qu’il a toujours su résister aux sirènes de la norme : il a osé être lui-même. Sincère et unique, ce sont sur ces mots qui mettent tout le monde d’accord que s’achève notre entretien. Je ne résiste pourtant pas à  citer Maxime le Forestier qui, dans le documentaire « Brassens est en nous », déclare, amusé : «Brassens, c’est un vaccin contre la connerie.» A consommer sans modération, donc.

 

Le site de la troupe : www.cie-chickadee.e-monsite.com

Le site du théâtre : www.theatre-colombe.ch