Culture | 06.12.2011

Plongeon culturel

Texte de Joëlle Misson
Du 4 décembre au 29 janvier au Musée de l'Elysée, [Contre]-Culture/CH plonge dans la culture contemporaine suisse. Interrogeant les questions de comportement ou de signes identitaires, l'exposition sillonne le paysage photographique helvétique et ses thématiques.
Le mur consacré à  Karlheinz Weinberger: "Celui-ci comporte les photographies de jeunes suisses rebelles influencés par la culture rock américaine, ainsi que ses clichés des Hell's Angels suisses..." Arnold Odermatt, Dallenwil, 1977, de la série "Biennale de Venise 2001" © Urs Odermatt, Windisch/Schweiz, courtesy Springer&Winckler Galerie, Berlin. © Matthieu Gafsou, Glacier du Rhône, de la série "Alpes", 2009-2011. Courtesy Musée de l'Elysée, Lausanne.

 

La nouvelle exposition du Musée de l’Elysée explore le thème de la culture/contre-culture dans la photographie et les arts visuels en Suisse, des années 1950 à  aujourd’hui. Basée sur cette question de départ: «Y-a-t-il un genre photographique suisse?» elle nous invite à  entreprendre un plongeon dans la culture contemporaine helvétique. Il s’est avéré que la photographie suisse soulève beaucoup la question culturelle, contre-culturelle, territoriale ou encore de vie commune. L’exposition relève le défi de rassembler 25 photographes, artistes, vidéastes ou cinéastes, en leur laissant une véritable autonomie puisqu’ils disposent pour la plupart d’une salle ou d’un mur entier. Plusieurs nouvelles productions font l’objet de cette exposition, notamment la dernière partie de la trilogie du pouvoir de Christian Lutz ou la série «Private Property» d’Emmanuelle Antille.

 

Durant les années 60-70, la contre-culture bouleverse les valeurs traditionnelles. La musique rock, par exemple, et son style vestimentaire associé vont à  l’encontre du bon goût. Ce qui choque à  l’époque, disparaît durant les années 1980 pour ne devenir qu’un objet de mode et de consommation. Aujourd’hui, cette «contre-culture» d’antan ne représente plus qu’un décalage traitable de toutes les manières possibles, avec humour et ironie. La photographie contemporaine, particulièrement, interroge ce rapport à  la culture/contre-culture dans une société transformée, devenue terrain de la mondialisation. Considérons «God Save the Queen» célèbre effigie des Sex Pistols, ou encore l’icône du groupe punk, Sid Vicious. Ces imprimés sont devenus un phénomène en vogue alors qu’ils inspiraient la consternation dans les années 70, excepté par le groupe restreint de leurs «adeptes». Maintenant, tout se récupère et se réutilise, tant que ça se vend.

 

Comportement, politique et documentaire

C’est toutefois un parcours thématique en trois étapes que nous traversons au Musée de l’Elysée. La première, qui aborde l’aspect «culture et comportement», met en avant le travail de Karlheinz Weinberger réalisé durant les années 50. Celui-ci comporte les photographies de jeunes suisses rebelles influencés par la culture rock américaine, ainsi que ses clichés des Hell’s Angels suisses qu’il accompagne dans leurs périples et desquels il réalise des portraits, réussissant même à  déshabiller ces gros durs devant l’objectif. L’oeuvre de Weinberger est gentiment redécouverte depuis l’an 2000, confirmant le changement de pensée au regard de la «culture», et sera bientôt l’objet d’une rétrospective à  Bâle. Ce travail est exposé en perspective avec celui de Yann Gross intitulé «Horizonville» – pour la première fois exposée en Suisse Romande. Ce dernier témoigne du mode de vie d’un groupe vivant en Suisse selon les codes de la Country Music. Emmanuelle Antille, exposée pour la première fois au Musée de l’Elysée, fait aussi partie de cette section thématique. Emmanuelle est cinéaste, vidéaste et artiste contemporaine. Avec «Private Property» elle crée des paysages de l’intime, réexplore les images et les archives, composées aussi bien de photographies que de polaroïds ou de coupures de presse.

 

Le premier étage propose également une vision politique et religieuse avec les travaux de Luc Chessex et Christian Lutz. Dès 1961, Chessex travaille durant plusieurs années en tant que photographe au Conseil National de la Culture à  Cuba, documentant la révolution et réalisant les portraits de Fidel Castro et de Che Guevara. Clin d’oeil à  l’utopie politique, lorsque l’on considère la célèbre image du Che, totalement subversive en 1962 et actuellement effigie que les marques se disputent. Christian Lutz, lui, explore scrupuleusement et de manière quasi sociologique ce qu’il appelle «les trois pouvoirs». Après le pouvoir politique dans sa série «Protokoll» ou le pouvoir économique dans «Tropical Gift» c’est maintenant au pouvoir religieux que Lutz «s’attaque» en photographiant une énorme manifestation évangélique au Hallenstadion de Zürich.

 

«Car Crash», l’oeuvre d’Arnold Odermatt, photographe de police dans le canton de Nidwald, explore une multitude d’accidents de de la route. Ces voitures dévastées remplacent le paysage romantique de la montagne et participent à  une transposition de la photo documentaire dans le milieu artistique. Cette série est pour la première fois exposée dans son ensemble de 31 photos depuis son accrochage à  la Biennale de Venise en 2001.

 

Suisse déspoliante

Dans les combles du Musée, la deuxième partie devient ironique, humoristique et décalé. Plonk & Replonk revisitent d’anciennes cartes postales suisses avec humour, en les détournant de leur sens premier. Dans sa création «Switzerland versus the World» diffusée sur écran, Claude Baechtold parcourt avec ironie les différences environnementales et culturelles entre la Suisse et d’autres pays du monde. Les collages de Nicolas Crispini, eux, veulent véhiculer des thématiques suisses (comme Guillaume Tell) à  travers l’image du paysage et de la société de consommation. Le format carte postale et le cadre fait de barquette alimentaire accentuent cette volonté de l’artiste.

 

Question identitaire

La troisième partie de l’exposition appelle à  la particularité suisse, et à  une vision critique de ses valeurs identitaires telles que le paysage, les chemins de fer, les chalets, l’armée ou encore la Poste. La Suisse est en effet l’un des seuls pays, si ce n’est le seul, a revendique son paysage comme véritable distinction culturelle. Dans cette section, plusieurs oeuvres de photographes contemporains sont mises en perspective avec des clichés plus anciens – du XIXème et Xxème siècle – de Fred Boissonas, Adolphe Braun ou Francis Frith. Dès la fin du XIXème siècle, le chalet devient une particularité suisse et s’en faire construire un devient traditionnel et courant au sein des familles aisées. On peut ainsi observer en opposition les travaux de Léo Fabrizio et Christian Schwager; le premier réalise un travail photographique portant sur les bunkers des montagnes suisses. Le second se porte sur les «faux chalets» («Falsche Chalets»): toujours des bunkers mais que l’armée suisse habille pour les confondre avec le paysage.

 

Fin XIXème, Adolphe Braun est chargé de photographier la construction du premier chemin de fer en Suisse, qui traverse le Gotthard. Ces quelques clichés sont exposés face à  ceux de Martin Stollenwerk, qui, près d’un siècle plus tard, est mandaté par les CFF pour présenter un inventaire des bâtiments construits dans les années 60 par Max Vogt. La série «Poste mon amour» de Jean-Luc Cramatte brise l’image du postier traditionnel comme signe identitaire en présentant des bureaux de poste vides, et résumant cette entreprise à  son aspect administratif. Puis, Matthieu Gafsou et Jules Spinach cassent celle de la montagne comme lieu romantique et sécuritaire. Avec sa photographie du Glacier du Rhône de sa série «Alpes», Gafsou approche la montagne différemment et «dénonce» le tourisme de masse, qui s’accentue sur nos sommets. Alors que l’ascension montagneuse éveille l’image de l’homme solitaire et courageux, ici elle est l’objet d’une désacralisation grandissante, touristique et accessible à  tous.

 

Ce sont donc différents niveaux de lecture qui se superposent jusqu’au 29 janvier au Musée de l’Elysée. «Nous tirons des conclusions optimistes de cette exposition» souligne Sam Stourdzé, directeur du Musée «notamment celle d’un pays qui questionne ses signes identitaires. La scène helvétique actuelle est riche et dynamique, et également capable de rayonner au plan international». La photo permet de montrer et de comprendre et le but premier d’une exposition est avant tout «d‘amener les gens à  réfléchir»; par la suite, l’interprétation, elle, n’appartient qu’au spectateur.