Culture | 21.11.2011

«Un bon dessin, c’est un dessin qui plait aussi bien à  Chappatte qu’à  ma concierge»

Les chefs de file du dessin satirique romand se sont donné rendez-vous lundi dernier au Théâtre de Vidy sur une initiative de Payot, les Cahiers dessinés, L'Hebdo et la Maison du dessin de presse. Idées autour d'un autre regard sur l'actualité.
Le dessinateur Barrigue. © Mauricio Leal Mix & Remix en plein travail. Photos: rsr.ch

À ma droite, les précurseurs Barrigue et Martial Leiter. À ma gauche, la «nouvelle» garde formée par Herrmann et l’immanquable Mix&Remix. Comme enjeu, la situation du dessinateur de presse dans notre démocratie, son présent et son futur. En bref, une heure et demie de saines divagations provocatrices autour du pinceau de la presse, pour le plus grand plaisir d’une salle comble.

 

L’affaire Charlie Hebdo en toile de fond, la discussion a rapidement dévié sur les polémiques et l’autocensure. «Lors du premier scandale -la publication des caricatures du prophète dessinés par un collaborateur du Jyland-Posten-, des réponses avaient provoqué une cinquantaine de morts; maintenant, c’est une rédaction qui a été brûlée», remarquait Herrmann, collaborateur de La Tribune de Genève, en ajoutant que le dessinateur de presse a le devoir d’aller toujours aux limites de la liberté, sans les dépasser, afin d’élargir l’espace de tolérance: «Si on parvient à  faire ça, dans 10 ans on arrivera à  dessiner Mahomet sans provoquer de réactions».

 

Les sujets tabous

Mais bien que ces limites soient de plus en plus larges, on ne peut contourner l’existence de sujets que certains ne peuvent pas voir en peinture. Et d’autant moins en peinture satirique. Mix&Remix est bien direct à  ce sujet: «Pédophilie et nazis, le reste tu peux». L’illustrateur des personnages aux grands nez a ajouté avoir «laissé tomber» Mahomet, parce que c’est «trop d’embrouilles».

 

C’est avec la voix de l’expérience qu’il parle. En effet, tout comme ses voisins de table et de métier, il collectionne les procès suite à  des dessins qui ont atteint l’un de ces sujets. L’année derrière, Oskar Freysinger accusait un caricaturiste de Vigousse d’atteinte à  l’honneur à  cause d’un dessin qui l’aurait traité de nazi. Le Vigousse reçoit «de plus en plus de plaintes», selon son directeur, et la vedette de l’Hebdo se serait mis à  dos des secteurs de l’Église catholique, en plus de Christoph Blocher.

 

De son côté, Herrmann a eu des problèmes ces dernières semaines en raison d’une vignette représentant Nicolas Sarkozy en train d’«inaugurer» sa fille en lui coupant le cordon ombilical. Pour lui, la clé du problème se trouve dans «une différence de perception entre le premier et le deuxième degré d’interprétation» d’une image. Et ce parce que le dessin est une lame à  double tranchant, un outil de l’émotionnel qui «éclate à  la figure du lecteur». Le dessinateur de La Tribune de Genève met l’exemple du 11 septembre 2001 en précisant qu’il a préféré ne pas faire d’humour le jour-même et, pourtant, «une semaine après on pouvait dessiner à  ce sujet». En résumé, «on peut parler de tout, mais pas n’importe comment et pas n’importe quand».

 

Dessiner en France et en Suisse

En revanche, il faut également tenir compte des différences culturelles qui influencent la tolérance de la population et qui conditionnent l’agenda des dessinateurs de presse. Ainsi Martial Leiter, maître de la distance ironique en noir et blanc, raconte qu’«il y a un certain malaise en France au sujet des anciennes colonies». Et en Suisse, on parle des choses et des phénomènes plutôt que des personnages, car «nos politiciens sont plus discrets en public». Depuis le 4 décembre 2009, le satirique de référence en Suisse romande est bien entendu Vigousse – le seul canard à  deux balles qui ne coûte que trois francs-. Un hebdomadaire qui a le «grand mérite», d’après Herrmann, de compter dans ses rangs des dessinatrices de presse telles que Bénédicte et Coco.

 

Mais une question reste toujours en suspens: qu’est-ce qu’un bon dessin? Chaque dessinateur a une technique bien à  lui pour vérifier la qualité de ses traits. Celle d’Herrman, c’est sa concierge: «Un bon dessin, c’est un dessin qui plait aussi bien à  Chappatte qu’à  ma concierge ».

 

Si quelque chose a marqué le rendez-vous, ce fut bien le mordant des quatre invités, qui n’ont pas du tout mâché leurs mots. Prétendument simple et frôlant l’absurde, comme ses dessins, Mix&Remix est devenu le roi des provocateurs en affirmant ne pas être «mégafan» des commentaires online des lecteurs, ce qui a irrité l’un des assistants. Mais maintenant on sait pourquoi: il l’avait pris au premier degré!