Culture | 15.11.2011

L’encre coule à  flots

Texte de Joëlle Misson
Réalisée par Hamé et Ekoué du groupe de rap "La Rumeur", De l'Encre a été diffusé pour la première fois en Suisse au Cinéma Tous Ecrans. Il nous présente l'histoire de Nejma, jeune rappeuse underground qui pénètre dans le monde de l'industrie du disque.
Karine Guignard joue Nejma dans De l'Encre. "C'était «presque trop parfait», la rappeuse correspondait exactement à  l'archétype que se faisaient Hamé et Ekoué du personnage..."

De l’Encre a été réalisé dans la cadre de la Nouvelle Trilogie diffusée sur Canal +, en collaboration avec la société de production audiovisuelle La Parisienne d’Images. Cette dernière donne la possibilité à  de jeunes réalisateurs (jeune n’ayant rien à  voir avec l’âge, mais avec l’expérience dans le domaine) de se faire connaître et d’être transmis à  la télévision. De l’Encre a été diffusé pour la première fois le 15 juin 2011 et était une première suisse au Cinéma Tous Ecrans la semaine dernière.

 

La Nouvelle Trilogie respecte une politique de création plutôt originale, les thèmes sont libres mais le même principe est appliqué depuis le début: «Pas de juges, pas de flics, pas de toubibs, pas d’instits!». Entièrement écrit et réalisé par Hamé (Mohamed Bourokba) et Ekoué (Ekoué Labitey), leaders du groupe de rap français La Rumeur, De l’Encre a un parti pris artistique musical. En seulement 18 jours, le film a été tourné dans l’urgence; «Il fallait y croire», nous dit Ekoué.

 

Les éclairages sont naturels, les décors réaliste et quotidiens. Pas de vues aériennes, tout se passe au ras de Paris. Pour les deux réalisateurs, il s’agissait d’insuffler au film le hip-hop et l’énergie de la musique. Au final, celle-ci n’est pas qu’un accompagnement mais fait partie intégrante de la narration, et devient presque un personnage. En dehors de la musique, le film aborde également des thématiques liées à  l’argent, aux rapports humains ou encore à  la précarité.

 

De l’Encre nous présente Nejma, jeune femme et rappeuse underground de 24 ans, qui produit elle-même ses disques et les enregistre grâce à  son DJ Romuald. Elle sort un premier album vendu aux puces via les réseaux de connaissances de son ami. Vivant dans la précarité au milieu des dettes de sa mère – son père est en prison depuis de nombreuses années – elle accepte la proposition d’une maison de disques. Mais cette offre relève d’une activité considérée comme honteuse dans le milieu du rap par son confrère Romuald, puisqu’il s’agit de devenir «ghostwriter», écrivain de textes pour d’autres chanteurs. C’est ainsi que Nejma doit revoir ses textes, jugés trop durs et haineux pour correspondre au jeune Diodème, slammeur ultra commercialisé par ce genre de maison de disques qui ne cherche qu’à  faire du profit en fabriquant des artistes sur mesure.

 

Ce procédé, Hamé en parle avec des mots frôlant la religiosité; on propose à  Nejma «le fruit défendu» qui consiste à  «vendre son encre de façon occulte». C’est également une dénonciation à  laquelle ils procèdent dans de l’Encre. Le ghostwriting, pratique cachée et honteuse dans le milieu du rap, enfreint la règle du bon rappeur qui se respecte; il n’est pas question d’interpréter. «Celui qui est derrière le micro doit être l’auteur de ses propres mots».

 

Pour jouer le rôle de Nejma, il ne leur fallait pas n’importe qui. Les deux réalisateurs étaient d’avis dès le début qu’il leur fallait une praticienne, quelqu’un qui sache tenir un micro, et non pas quelqu’un à  qui il fallait apprendre à  rapper; «T’apprends pas les rudiments du flow, du rap, en deux mois». Karine (Guignard), nom de scène La Gale, a déjà  son expérience. Au moment de jouer la première partie de La Rumeur à  Genève, les réalisateurs – voyant «ce p’tit bout d’meuf» déverser autant d’énergie dans la salle- avaient leur Nejma ; «elle a huit ans de pratique, écrit des textes, a fait des concerts, des albums…». C’était «presque trop parfait», la rappeuse correspondait exactement à  l’archétype que se faisaient Hamé et Ekoué du personnage; métisse, franco-libanaise, parlant arabe. Tout pour interpréter une Nejma, franco-algérienne parlant arabe, à  merveille.

 

Les réalisateurs assument leur point de vue concernant la satire avec laquelle est traitée l’industrie du disque dans De l’Encre; « Ce milieu-là , c’est Sodome et Gomorrhe. Selon nous, on se place même en dessous de la caricature». Le film a eu de bonnes critiques dans la presse, excepté les reproches qui lui ont été faits concernant son regard sur les médias, notamment la télévision. Mais les rappeurs – par expérience – savent de quoi ils parlent et où se placer; «La télé, c’est le média des idées simplistes. Ca pue, c’est fake».

 

Avec De l’Encre, Hamé et Ekoué réussissent une belle production, pleine de poigne, qui vous prend aux tripes; le premier d’une longue série, «si Dieu le veut» (dixit Ekoué).

 

Propos recueillis au Festival Cinéma Tous Ecrans et sur le site http://www.la-rumeur.com/

 

 

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