Culture | 07.11.2011

Cinéma autrement

Texte de Juliette Ivanez
Le festival avait vu juste : pénétrer l'univers d'Hendrick Dusollier, réalisateur français de 37 ans, n'est pas une mince affaire, mais l'expérience en vaut le détour.
"...l'image est tellement chargée de sens que les mots n'ont pas leur place. " Photo © Joëlle Misson

A l’origine «Obras» (2004), plan-séquence unique de 12 minutes en plongée dans Barcelone éventrée par les mutations urbaines. Jusqu’à  «Babel» en 2010, court-métrage mi-animé, où l’on suit poétiquement deux jeunes paysans en quête d’un destin moins sombre au cŠ«ur de la nouvelle Babylone qu’est Shanghai. Entre temps est venu «Face» : tête-à -tête oppressant avec un buste humain qui, enfermé dans une boite, subit durant de longues minutes toutes sortes de mutations – et de tortures. Lors de Cinéma Tous Ecrans, rencontre avec un ciné-artiste.

 

La façon dont vous modelez l’image est plutôt complexe à  retranscrire fidèlement avec des mots mais, comment pourriez-vous brièvement décrire votre méthode de travail ?

A vrai dire, je mélange les styles de films et les techniques ; mon dernier film, encore en cours de production, est un documentaire dont le montage est plutôt traditionnel. En revanche en ce qui concerne mes courts-métrages, ils sont façonnés selon des techniques qui associent des images réelles, tournées avec un Š«il documentaire, et beaucoup de postproduction : à  partir des plans filmés dans le réel, on crée par ordinateur des plans virtuels qui sont mélangés et disposés dans un espace 3D. C’est une composition un peu à  la manière d’une peinture ou d’un collage photo, à  la différence que l’on travaille avec des vidéos et un espace tridimensionnel.

 

Le visionnage de vos films soulève de nombreuses interrogations et j’aimerais donc vous adresser une série de « pourquoi ? ». Tout d’abord, pourquoi ce travail très poussé sur l’image brute jusqu’à  obtenir une production qui relève plus du film d’animation ?

Bien plus que d’imaginer une histoire à  mettre en scène avec des comédiens, c’est la réalité qui m’inspire. Pendant les tournages j’aime découvrir et être surpris, plutôt que de tout planifier à  l’avance. Mon but est de montrer aux gens ce que j’ai compris du monde que j’ai vu. Alors l’emploi des outils numériques offre de nombreuses possibilités : je peux par exemple, avec un travelling, intégrer dans un seul plan une synthèse de plusieurs idées différentes ; je peux poser tous les éléments de la réalité dans une composition unique. Du fait de ma formation en école d’art et en histoire, mon approche de l’image filmée est une approche plastique, artistique. J’ai une manière de réfléchir à  l’inverse de celle d’un réalisateur qui sort d’une école de cinéma ; et les outils numériques m’ont permis d’imbriquer toutes mes inspirations. Ils me donnent la possibilité, à  partir de la réalité, de créer des contenus poétiques, allégoriques : « Babel » par exemple est une pure allégorie de la Chine, vraiment symbolique.

 

D’ailleurs, tant au niveau de votre vécu que du choix du décor, pourquoi la Chine ?

Selon mes sensibilités historiques, j’ai fait « Obras » qui traitait de la destruction des vieux quartiers à  Barcelone. Je suis fasciné par la disparition d’un pan de vie et l’apparition d’un monde nouveau : cela me touche et je souhaite préserver cette mémoire. Quand je suis arrivé en Chine, j’y ai observé le même phénomène qu’en Espagne mais à  une échelle colossale, frénétique, tant en vitesse qu’en quantité ; ce sont là -bas des kilomètres d’anciens quartiers qui sont rasés. Ce pays est visuellement passionnant et excitant, mais aussi très surprenant en termes d’histoire contemporaine : les deux grandes idéologies du 20ème siècle s’y côtoient, les écarts entre les catégories sociales sont les plus grands…tout est très puissant là -bas. J’ai su dès le premier jour où je suis arrivé que j’allais y faire mon prochain film.

 

A propos du court-métrage « Face », pourquoi cette violence et cette horreur dans l’image ?

Disons qu’à  une certaine époque, plutôt que d’aller voir un psy j’ai fait «Face» ! Consciemment, j’avais dans ce projet avant tout des préoccupations artistiques. Je voulais créer du relief grâce à  la stéréoscopie : le principe est d’utiliser deux caméras qui permettent de filmer en trois dimensions, à  la manière de deux yeux. Et en m’inspirant de la sculpture, je souhaitais travailler sur un buste sur lequel on projetterait une vidéo réelle, plutôt que de créer une animation classique par modélisation. L’idée était donc de faire de la 3D qui ne ressemble pas à  de la 3D, qui soit réaliste. Et inconsciemment, il y a dans ce buste qui subit une série de transformations un côté introspectif, qui correspond à  une période de ma vie où je me sentais un peu coincé dans une boite.

 

Pourquoi, de manière récurrente dans vos films, l’omniprésence de la musique plutôt que des paroles ?

A vrai dire, elle n’est pas si présente que ça ! Mais il est vrai que j’ai, de base, une formation de musicien ; la musique est donc pour moi un moyen d’expression beaucoup plus naturel que la parole. D’ailleurs je ne sais pas du tout travailler avec les dialogues ! Si par la suite je dois en intégrer à  mes films, je ferai appel à  quelqu’un dont c’est le métier. Au fond, pour moi, l’histoire à  raconter est avant tout l’histoire de notre époque, plutôt que la psychologie d’un personnage qui cherche à  résoudre ses problèmes personnels dans un scénario de fiction ; et c’est pour ça que j’utilise des allégories, dans lesquelles l’image est tellement chargée de sens que les mots n’ont pas leur place.

 

Dernière interrogation : pourquoi Cinéma Tous Ecrans aujourd’hui ?

Les organisateurs m’ont demandé de venir présenter mes films, car visiblement ma façon de travailler correspond au type d’Š«uvres qu’ils veulent projeter : le festival est axé sur le mélange des techniques, le mélange des formats et des supports. On m’a proposé d’organiser une sorte de rétrospective autour de mes films : c’est la première fois pour moi et j’en suis ravi !

 

 

Pour tourner «Babel», vous êtes allé vous balader au sommet d’immenses tours en construction. Avez-vous le vertige ?

Je peux avoir le vertige, mais pas quand je tiens une caméra ! Les reporters disent souvent que quand ils filment, ils n’appartiennent plus vraiment à  la réalité. Je pense que si j’étais monté tout seul dans les tours en Chine, j’aurais complètement paniqué ; mais dans le contexte du tournage, ma seule préoccupation était de filmer le plus possible avant de me faire virer ! Et il y a un danger du fait que, à  cause de la distance créée par l’objectif, on perd petit à  petit à  petit conscience de la réalité du monde qui nous entoure.